Mais Eraste Pétrovitch était toujours incapable de prononcer un mot. Non par désarroi. Il était simplement quelque peu stupéfait devant une telle beauté.
Quelqu’un qui aurait vu miss Culligan sur une photographie ne l’aurait sans doute pas qualifiée de beauté : ses pommettes étaient un peu trop larges, sa bouche trop épaisse, presque comme celle des Africains, et son nez était semé de taches de rousseur. En revanche, un peintre de talent, particulièrement de l’école impressionniste, aurait immédiatement essayé de saisir le rayonnement qui émanait de ce visage ; ces yeux vert clair expressifs ; la blancheur de cette peau ; cette émanation de vie débordante et joyeuse et, bien sûr, cette auréole de cheveux roux qui étincelaient au soleil. Ashleen était grande, presque de la taille de Fandorine, et ses mains, qui serraient la sienne, auraient certainement pu casser une noix sans difficulté.
Eraste Pétrovitch se remémora une chanson que, quelques années plus tôt, on chantait dans les cafés-concerts parisiens. Elle s’appelait La Perle fine des prairies, et il y était question d’un vaillant chasseur de bisons dont une belle Peau-Rouge avait brisé le cśur.
Ne te reverrai-je donc jamais ?
De l’insupportable perte, sais-tu que je mourrai !
Ta flèche a brisé mon cśur et ma vie,
Petite perle rouge des prairies.
Il se souvenait que cette chanson lui paraissait alors non seulement d’un goût douteux mais également stupide : les perles fines ne sont jamais rouges, et on les trouve, comme chacun le sait, dans la mer et non dans les prairies. Aujourd’hui, pourtant, sa rencontre avec Ashleen Culligan amenait Eraste Pétrovitch à revoir son jugement.
— Je voulais moi-même vous le proposer, dit-il en s’inclinant. Ce sera p-pour moi un honneur et un plaisir.
Le demoiselle poussa un cri d’extase.
— C’est vrai, je peux ? Eh, mon gars ! cria-t-elle aussitôt, faisant signe au cocher. Attelle mes chevaux derrière. Ils sont gentils, ils suivront sagement… Eh bien, qu’attendez-vous, mister Fendorin ! Donnez-moi votre bras !
Elle s’appuya au coude d’Eraste Pétrovitch pour le principe, car elle pouvait parfaitement monter sur le marchepied sans aide masculine. Elle prolongea légèrement la contact (également sans aucune nécessité), serra insensiblement son avant-bras comme pour vérifier la fermeté de ses muscles. Elle leva son pied, releva le pan bas de sa robe si haut que Fandorine eut un battement de cils. Le regardant dans les yeux, elle sourit angéliquement.
Et ce n’est qu’après ces manśuvres exécutées avec virtuosité qu’elle franchit, souple et légère, la portière grande ouverte.
Juste devant le nez d’Eraste Pétrovitch se balança un étourdissant postérieur rond enveloppé de soie verte, et à l’intérieur du carrosse retentit un cri admiratif :
— Waouh ! Une entrée avec un miroir !
Fandorine monta à son tour.
Effectivement, en haut du marchepied, on entrait directement dans une petite pièce tendue de moire et pourvue d’un grand miroir dans lequel se refléta le visage quelque peu rougissant du détective. Eraste Pétrovitch en profita pour rectifier le côté droit de sa moustache légèrement asymétrique, et se tourna en entendant la voix sonore de la demoiselle :
— Un lit ! Et moelleux en plus !
Non, ce n’est pas possible, se dit Fandorine. Il passa la tête à travers les plis de la portière et découvrit non seulement un somptueux salon avec une alcôve occupée par un vrai lit, mais également une table avec des chaises, un divan et même une petite cuisinière à la cheminée en bronze !
Le cocher fit claquer son fouet, les puissants percherons s’élancèrent et, dans une légère oscillation, le fantastique équipage s’ébranla. Au plafond se mirent à tourner silencieusement les hélices d’un ventilateur, qui, ainsi que le détermina immédiatement Eraste Pétrovitch de son śil expérimenté, recevait sans aucun doute son énergie du mouvement des roues. Une remarquable trouvaille d’ingénieur !
Fandorine devait bien reconnaître qu’il n’avait encore jamais eu l’occasion de voir semblable équipage.
Ni semblable demoiselle, d’ailleurs.
Miss Culligan ne se calma pas avant d’avoir mis son nez dans les moindres placards et ouvert toutes les portes. Derrière l’une d’elles, elle découvrit un water-closet, ce qui ne suscita aucune gêne chez la perle des prairies, mais seulement un nouveau hurlement d’enthousiasme :
— Une cuvette en porcelaine ! Mais où va la merde ?
Par bonheur, Ashleen trouva toute seule la réponse à sa question, et le bruit de l’eau jaillissant fut couvert par un nouveau « waouh ! » accompagné d’un applaudissement.
Ce n’est pas une demoiselle, conclut Fandorine. C’est un être primitif, une vraie sauvageonne de la steppe. Certes, elle porte une robe de soie et une montre en or, mais elle n’a aucune éducation ni la moindre notion des convenances.
Il essaya de se souvenir de tout ce que Star avait eu le temps de lui apprendre sur la famille Culligan.
Le vieux Cork Culligan avait commencé comme simple conducteur de troupeaux entre le Texas et le Nord. Puis il s’était doté de son propre ranch. Il avait trouvé de l’or dans une vallée de montagne, qu’il avait ensuite achetée aux Indiens et baptisée Dream Valley. Mais le gisement s’était vite épuisé. Quelques années après, un riche filon avait été découvert non loin, dans les Black Hills, les « Montagnes noires ». Comprenant qu’il n’avait pas misé sur le bon cheval, Culligan avait perdu tout intérêt pour Dream Valley. Depuis, il n’avait plus foi qu’en l’« or à cornes », qui avait fait de lui le plus riche marchand de bestiaux de toute la région. Le vieil homme avait trois grands fils, qui étaient chacun dans l’affaire. L’aîné rassemblait les troupeaux dans le Texas ; le second dirigeait un abattoir à Chicago ; le benjamin était en train de monter une conserverie à Minneapolis. L’intention des Culligan était de contrôler toute la chaîne de production de la viande, depuis les pâturages jusqu’à la vente en magasin.
Qu’avait dit d’autre le colonel ?
Pour la réalisation de son ambitieux projet, Cork avait emprunté beaucoup d’argent à la banque et avait besoin de gros capitaux, raison pour laquelle, selon Star, il demandait de Dream Valley une somme aussi déraisonnable.
Par contre, concernant la fille, le colonel n’avait pas dit un mot, du moins jusqu’à ce qu’il l’aperçoive devant l’hôtel Majestic.
Miss Culligan jacassait sans interruption. Elle posait des questions auxquelles elle répondait elle-même, aucunement gênée par le laconisme de son interlocuteur.
— Vous êtes bègue, hein ? Quel malheur ! Surtout pour un homme aussi imposant ! C’est de naissance ? Au ranch, nous avons un garçon, Sammy je ne sais plus comment, qui lui aussi est devenu bègue après qu’un mustang lui a donné un coup de sabot. Et il y avait aussi une gamine à la pension. Mais là, en plus, c’est ma faute. Une nuit, je me suis enroulée dans mon drap et je me suis mise à hurler dans un pot en cuivre : hou ! hou ! hou ! Suzy Shortfield, une gourde absolue, a eu tellement peur qu’après elle ne pouvait plus rien sortir que des bêêê, bêêê… A mourir de rire ! Son vieux voulait traduire papa en justice. Mister Fendorin, vous avez déjà été en prison ?
Tout en secouant poliment la tête, Fandorine réfléchissait à ce que serait en Russie l’équivalent d’Ashleen Culligan. Une fille de marchand parvenu, de paysan sibérien ayant fait fortune dans le commerce des fourrures ou du thé chinois. Elle aurait tant bien que mal appris à pianoter et à dire quelques phrases en français, ce qui n’aurait pas empêché que, dans l’intimité, ce soient les mśurs barbares et primitives qui dominent. C’était exactement ce genre de filles de nouveaux riches qui donnaient les aventurières de haut vol et les briseuses de cśur. Parce qu’elles n’avaient aucun tabou psychologique et encore moins de bonnes manières, guidées par leur seul instinct et leur soif de nouvelles sensations. Qu’une telle fille se lance à la conquête de Moscou ou de Saint-Pétersbourg munie d’un sac d’argent de son papa, pour peu qu’elle soit jolie, elle était assurée de faire des ravages.