En quelque trente minutes, miss Ashleen eut le temps de raconter à son compagnon de voyage ses dix-huit années d’existence. Elle lui parla des chevaux et des vaches ; de son souvenir d’enfance le plus marquant – l’attaque des Indiens Shoshones ; de l’horrible année passée dans une pension de Washington ; de nouveau des vaches.
On aurait pu considérer cette pipelette comme une charmante gamine, s’il n’y avait eu certaines particularités de son comportement.
Bien que l’éventail mécanique dispensât un agréable air frais à l’intérieur du carrosse, la demoiselle déclara qu’elle mourait de chaud et déboutonna le haut de sa robe. Dans l’échancrure, étroitement serrés dans un corsage, se mirent à trembloter deux hémisphères rien moins qu’enfantins. Un quart d’heure plus tard, Ashleen déclara avoir les jambes engourdies. Elle ôta ses bottines et posa ses pieds sur le divan, à côté d’Eraste Pétrovitch.
La conclusion suivante s’imposait : la jeune chatte ressentait déjà sa puissance féminine et l’éprouvait avec entrain sur tout homme un tant soit peu attirant : elle se faisait les dents et les griffes. Il ne fallait en aucun cas prendre au sérieux cette coquetterie.
Perché à l’avant à côté du cocher, Massa passait de temps à autre son nez épaté à travers la portière de velours qui se trouvait derrière miss Ashleen. Il levait alors les yeux au ciel, faisait des clins d’śil éloquents en direction de l’alcôve, ce à quoi Eraste Pétrovitch se contentait de répondre en fronçant les sourcils d’un air menaçant.
A quoi bon cacher que les manśuvres naïves de la jeune beauté locale ne laissaient pas indifférent le voyageur ? Bien sûr, il s’interdisait le moindre regard dans les profondeurs de la robe entrouverte, mais une fois, faisant mine de chercher sa montre dans sa poche, il loucha sur les jambes de miss Culligan. Il apparut que ses chevilles étaient d’une extrême finesse et qu’elle portait des bas noirs, en résille, qui là non plus n’avaient rien d’enfantin.
— Regardez, les m-montagnes ! s’exclama Fandorine qui s’était mis à regarder par la fenêtre. C’est magnifique !
Le paysage, en effet, était fantastiquement beau. Le ciel changeait à chaque instant de lumière, comme s’il faisait des essais de couleurs. Turquoise, soit, mais topaze, émeraude ! Au loin se découpaient des rochers eux aussi multicolores et de formes étonnantes. Dans la fenêtre de droite, l’horizon se hérissait de montagnes verdoyantes, tandis que dans celle de gauche il était arrondi, et la steppe semblait un châle d’or jeté sur la surface de la terre.
— C’est vrai, la végétation est exceptionnelle cette année, reconnut Ashleen. Nos longhorns d’un an ont pris chacune une stone et demie cette saison, parole d’honneur. Et dans les vallées de montagne, l’herbe a poussé jusque-là.
Elle porta la main à sa poitrine, ce qui donnait à son interlocuteur une raison légitime de diriger son regard vers cet endroit éminent dans tous les sens du terme, mais Eraste Pétrovitch fit preuve d’une grande force de volonté et s’en abstint.
Au contraire, entendant prononcer le mot « vallée », il décida que cela suffisait de plaisanter. Il était temps de passer aux choses sérieuses.
— A p-propos de vallées. Justement, je me rends dans l’une d’elles. Elle s’appelle Dream Valley.
Il s’attendait à ce que miss Culligan l’interroge sur le but de son voyage et, devançant sa question, il précisa :
— Là-bas, vivent des colons russes, mes compatriotes…
— Et moi qui pensais que vous étiez anglais, prononça Ashleen de la voix traînante et modulée des gens de l’Ouest. Vous parlez l’anglais d’une manière vraiment bizarre. Comme si vous coupiez du carton avec des ciseaux. Vous avez des parents à Dream Valley, c’est ça ?
Et, comme à son habitude sans attendre la réponse, elle annonça fièrement :
— Au fait, vous savez que la vallée m’appartient ?
— A votre père, vous voulez dire.
— Non, à moi. Papa a décidé que ce serait ma dot. Il m’a dit : « Tu es ma dream-girl, c’est pour ça que je te donne Dream Valley. » (La demoiselle tordit sa bouche aux lèvres pulpeuses.) Il aurait pu se fendre de quelque chose d’un peu plus consistant. Le ranch, le bétail, les titres… tout ça reviendra à mes frères. Je comprends bien : la dot de sa fille, c’est autant de perdu pour le business familial. Mais que voulez-vous que je fasse de ce trou perdu au milieu des montagnes ?
— Le v-vendre. Si, bien entendu, vous trouvez un acheteur, dit prudemment Fandorine.
De manière inattendue, la jeune fille pouffa de rire :
— Ah, le sale petit malin que vous faites. Vous voyagez dans le carrosse de Star, en plus pour aller à Dream Valley, mais vous jouez les innocents. Comme si vous ne saviez pas que le colonel cherche à acheter la vallée pour vos pays et que pour ça il propose dix mille cerfs.
— C’est quoi, des « cerfs » ? s’étonna Eraste Pétrovitch entendant le mot bucks.
— C’est comme ça qu’on appelle les dollars, ici dans l’Ouest. Parce qu’autrefois, à l’époque où les gens vivaient de la chasse, on leur donnait un dollar par peau de cerf… Personnellement, je vendrais bien Dream Valley, croyez-moi. Le prix est honnête. Mais papa ne veut pour rien au monde. Quand je crèverai, qu’il répète, tu feras ce que tu voudras, mais tant que je suis vivant, c’est moi qui décide. Il dit ça à cause de Rattler4.
Et, de nouveau, Eraste Pétrovitch leva un sourcil interrogateur, ne comprenant pas ce qu’un serpent à sonnette venait faire dans l’histoire.
— C’est mon fiancé, expliqua Ashleen. Je l’aime et je n’épouserai personne d’autre… Parce que je n’ai pas rencontré mieux que lui, ajouta-t-elle après une courte réflexion. Mais papa ne veut pas que je devienne la femme d’un simple tophand. C’est pour cela qu’il s’entête sur le prix. Cent mille dollars pour Dream Valley ! C’est complètement loufoque ! Et du coup, moi je vais rester vieille fille, se plaignit-elle amèrement.
— Si vous aimez votre fiancé, qu’importe la dot, fit remarquer Fandorine.
— C’est ça, pour que je fasse comme feu ma pauvre maman, que je traie moi-même les vaches, que je castre les taureaux et que j’aille chercher l’eau au puits ? Et pour qu’à trente ans j’aie l’air d’une petite vieille et qu’à quarante, quand l’argent commencera tout juste à couler, je crève de phtisie ? (Miss Culligan, renifla, et même ce bruit peu romantique eut chez elle quelque chose de charmant.) Je ne suis pas aussi stupide ! Et papa le sait parfaitement. Il me dit : « Trouve-toi un mari un peu plus sérieux, et, qui sait, peut-être que Dream Valley vaudra moins cher. »
Cette situation imprévue, dont le colonel n’avait aucune idée, méritait réflexion. Eraste Pétrovitch décida que, dès son premier compte rendu, il devrait expliquer à mister Star la raison pour laquelle il était impossible d’acheter la vallée. Sans doute faudrait-il renoncer à ce projet, Ashleen Culligan n’étant pas moins têtue que son père. A bon chat bon rat.
Tandis qu’il réfléchissait, la jeune fille le dévisageait sans vergogne.
— Vous avez une femme ? demanda-t-elle.