Fandorine secoua la tête.
— Pas possible ! Un si bel homme ! Au début je croyais que vous étiez vieux. A cause de vos tempes grises. Mais maintenant je vois que vous êtes encore pas mal du tout. Vous avez dû être marié. Mais vous avez quitté votre femme, hein ? A moins qu’elle ne soit morte. Racontez ! C’est follement intéressant. Comment s’appelait-elle ?
Le visage assombri, Eraste Pétrovitch toucha son faux col en se demandant comment éluder poliment la question, mais il s’avéra que la question n’était qu’un prétexte. En réalité, ce que voulait la demoiselle, c’était parler de son promis.
— Moi, mon fiancé s’appelle Rattler Ted. C’est un beau nom, pas vrai ?
— P-pourquoi dire son nom de famille avant son prénom ?
Miss Culligan se mit à rire.
— Ce n’est pas son nom de famille, c’est son surnom. Il est rapide comme un serpent qui attaque. Et tout aussi mortel, ajouta-t-elle fièrement. Je l’ai aimé dès le premier regard. Enfin, presque le premier. C’était à Splitstone, j’étais attablée à la Tête d’Indien – c’est le nom d’un saloon. Parfois j’y attends papa quand il revient des pâturages les plus éloignés et moi des plus proches. Sur le côté, le saloon a une salle réservée aux dames, enfin, pas vraiment une salle, mais une espèce de compartiment derrière une colonne. C’est très pratique : on est assis à l’écart des braillards et des soûlauds, mais on voit tout. Ted a tout de suite attiré mon attention. Je regarde, je n’ai jamais vu ce gars-là. Beau comme un astre et autrement habillé que les loqueteux d’ici. Une vraie gravure de mode. Il est assis, boit de la bière, lit le journal. Or, à l’époque, on considérait que le pire bagarreur à Splitstone était un certain Dakota Jim. Un type répugnant ! Il avait tué deux hommes en territoire indien, tout le monde le savait. Et voilà que Dakota (il était debout au bar) commence à s’en prendre à Ted. Tout simplement parce que Ted était bien mis et qu’il n’était pas de chez nous. Ted, lui, endure, répond poliment. « Vous avez tort, sir, de parler ainsi. » « Je préférerais éviter une querelle avec vous, sir. » Et autres sorties du même genre. J’en étais même agacée. Beau, mais trouillard… Puis Dakota, déchaîné, a le culot de cracher dans le bock de Ted. « Sors dehors, qu’il dit, si t’es un homme et pas une fillette en culotte. » Alors, Ted se lève et prend tout le monde à témoin : « Vous avez vu, gentlemen. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter une effusion de sang. » Tout le monde est sorti dans la rue, moi j’ai regardé par la fenêtre. Je n’ai jamais vu une telle rapidité, parole d’honneur ! (Les yeux verts de la ravissante demoiselle s’élargirent au souvenir enthousiaste de la scène.) Dakota n’avait même pas eu le temps de porter la main à son étui de revolver que : pan ! pan ! pan ! Trois trous dans le citron. C’est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse de Rattler. A son procès, j’ai témoigné en sa faveur. Il avait beau ne pas être de Splitstone, on l’a acquitté. Parce que personne ne pouvait supporter Dakota, et aussi que la parole de la fille de Cork Culligan, ce n’est pas rien.
— Trois b-balles dans la tête ? insista Eraste Pétrovitch, intéressé par cette pittoresque illustration de la vie dans l’Ouest sauvage. (Ils avaient vraiment des mśurs sanguinaires dans le coin.)
— Oui. A dix pas ! Ted n’est pas seulement rapide, mais aussi très précis. Une fois, c’était il y a longtemps, j’ai assisté à une vraie fusillade dans un corral. Sept hommes se sont tiré dessus pendant deux minutes de façon ininterrompue, sans se faire le moindre mal. A part un type qui a eu le bout du nez arraché par une balle, et encore par ricochet. Mais Ted, s’il sort son arme, il touche. Il travaille chez nous en tant que premier tophand. C’est le principal adjoint du chef de troupeau. Avec les vaches, Ted ne s’en sort pas trop bien, mais par contre il tient les hommes comme ça. (Ashleen serra son poing petit mais solide.) Les rustlers ne s’approchent pas de nos troupeaux. Pourquoi vous me regardez comme ça ? Vous ne savez ce que sont des rustlers ? Vous êtes bizarres, vous les gens de l’Est. Les rustlers, ce sont les voleurs de troupeaux. Ils piquent les vaches des autres et y mettent leur marque… Oh, regardez ! s’interrompit miss Culligan. On aperçoit déjà Splitstone. Je vais descendre à la fourche. De là, notre ranch n’est pas loin. Merci de m’avoir amenée. Vous êtes très gentil.
Alors qu’elle était déjà assise dans sa propre calèche, elle prit tout à coup un air sérieux et regarda Fandorine debout à côté.
— Vous savez… (Elle s’arrêta comme hésitante.) Mettez votre haut-de-forme, sinon vous allez cuire. On a beau être en septembre, le soleil tape… Et autre chose. Vous vous arrêtez bien à Splitstone ? De toute façon, il n’y a plus rien après. Il y a des chambres à la Tête d’Indien et au Great Western. Mais prenez plutôt une chambre au Great Western, d’accord ?
— C’est un m-meilleur hôtel ?
— Non, moins bon. Mais ce sera mieux, répondit, énigmatique, la demoiselle. Promettez-moi !
— Pourquoi devrais-je choisir l’hôtel le plus mauvais ? demanda Fandorine avec un sourire.
— Promettez, c’est tout. Donnez-moi votre parole de gentleman.
Ses yeux immenses lui lançaient des regards presque suppliants, il était impossible de refuser.
— Bien. Je descendrai au Great Western. Je vous en donne ma parole.
— Et ne marchez pas dans la rue. On vous apportera ce qu’il vous faut dans votre chambre. (Ashleen secoua ses boucles divines, saisit les rênes.) Allez, hue !
Et en guise d’adieu elle cria :
— Si vous avez besoin d’un cheval, venez chez nous ! Je dirai qu’on vous fasse un bon prix !
Une ville de bergers
« Ville » est un mot fier qui suppose des croisements, des places, des bâtiments administratifs et au moins deux ou trois mille habitants. Splitstone n’avait rien de tout cela. La ville la plus proche de Dream Valley se résumait à une rue unique au-dessus de laquelle tourbillonnait une poussière jaune. Elle était bordée par deux rangées de maisons en planches, de plain-pied ou d’un étage, avec, à l’arrière, les enclos pour les chevaux et les granges.
Juché sur le siège du cocher pour mieux voir, Fandorine examina le bourg, inconfortablement situé sur le versant d’une colline.
Le cocher grimaça et se détourna de Splitstone, montrant par toute son attitude qu’il considérait indigne de lui de regarder un spectacle aussi misérable.
Quant à Massa, il déclara :
— Chez nous, en Russie, on ne donnerait même pas le nom de « village » à un trou pareil, il n’y a même pas d’église.
Il n’y avait en effet pas d’église, mais seulement une espèce de tourelle miteuse avec un clocher, dont l’aiguille était toutefois dépourvue de croix. Une tour de signalisation quelconque ?
— Autrefois, pas mal de monde devait vivre ici, dit le Japonais, continuant de faire part de ses observations et montrant un vaste cimetière aux pierres tombales de guingois. Mais la plupart sont morts.
Eraste Pétrovitch demanda au cocher :
— Apparemment, Splitstone a connu des jours meilleurs, non ?
— J’en doute, sir. Il n’y a jamais eu de jours meilleurs ici, et il y a peu de chance qu’il y en ait dans l’avenir, répondit ce dernier en crachant avec mépris. En un mot, une ville de bergers.
A l’entrée de la ville, on pouvait admirer un énorme panneau criblé de balles :
SPLITSTONE
THE MOST PEACEFUL TOWN
ON THE PLAINS
Firearms Must be Checked at Marshal’s Office5
Leur éternelle forfanterie, tel était le trait de caractère que Fandorine trouvait le plus pénible chez les Américains. Tout chez eux devait forcément être most ou greatest, ou, au pire, simplement great. Comme s’ils voulaient se convaincre eux-mêmes de leur propre supériorité.