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Par politesse, Eraste Pétrovitch avala une cuillerée à soupe d’un brouet fort peu appétissant, mangea du bout des dents quelques morceaux d’une tranche de bśuf dure comme de la semelle, quant à sa part de gâteau, il en laissa la moitié sur le bord de l’assiette. Il porta le whisky à ses lèvres et le reposa aussitôt. A côté de cette boisson, le tord-boyaux offert par le chauffeur de la locomotive faisait figure de Dom Pérignon.

Pendant ce temps, tout en frottant ses mains grassouillettes et en jetant des regards nerveux en direction des joueurs, Kouzma Kouzmitch conta à mi-voix les malheurs des pauvres adeptes de la non-violence tolstoïenne.

— … Nous sommes des gens pacifiques, ennemis de toute espèce de violence. Nous n’avons pas d’armes ; même les corbeaux, nous les chassons de nos potagers uniquement en criant. Le propriétaire de la terre, mister Culligan, aurait mauvaise grâce de se plaindre de nous. Nous payons ponctuellement la rent, nous faisons en sorte de ne pas nous disputer avec nos voisins célestins, alors que, pour être franc, c’est une bande d’obscurantistes et de goujats comme la terre n’en a jamais porté.

— Des c-célestins ? fit répéter Fandorine. Mavriki Christophorovitch m’avait parlé de mormons.

— Ce sont en effet d’anciens mormons. Mais ils se sont fâchés avec leurs semblables et ont quitté le lac Salé pour venir s’installer ici. Celestial Brothers, « les frères célestes », c’est comme ça qu’ils s’appellent eux-mêmes. Ou bien simplement célestins. Ils sont effectivement frères : l’apôtre Moroni, l’aîné, et ses six cadets. Chacun ayant des femmes et des enfants.

— Mais je croyais pourtant que les mormons récusaient la polygamie.

— Les mormons, oui, mais pas Moroni et ses frères. C’est pour ça qu’ils sont partis de là-bas pour venir dans ce trou perdu où, Dieu me pardonne, il n’y a ni loi ni ordre. Ah, si vous saviez ce qu’ils nous ont fait endurer, Eraste Pétrovitch ! Jusqu’à ce que l’on ait l’idée de séparer notre moitié de propriété par une haie. Manière de dire, vivez comme bon vous semble mais ne touchez pas à notre privacy. Ça, c’est une chose que les Américains comprennent… Mais à peine commençait-on à se faire à ces bonnets pointus (les célestins portent de drôles de petits chapeaux, c’est pour ça qu’entre nous on les appelle « les bonnets pointus ») qu’un nouveau malheur est arrivé, et celui-là mille fois pire que l’autre. Cela a commencé il y a trois semaines.

Le président soupira plusieurs fois et reprit son affligeant récit.

— Vers la fin de l’été, quand l’herbe d’en bas devient sèche, nous faisons paître nos moutons en haut, sur les terrasses. Cette terre nous appartient, légalement. C’est écrit noir sur blanc dans l’agreement. C’est un bon endroit, protégé du ravin par une barrière. Or voilà qu’une nuit, pan ! pan ! pan ! Une fusillade. Mais fort, comme s’il y avait la guerre. On a pris peur et on s’est tous enfermés dans nos maisons. Kharitocha, le petit berger, arrive alors en courant. Il tremble comme une feuille. Il explique que des cavaliers ont surgi de la nuit, les visages cachés derrière des foulards noirs, et que ça s’est mis à tirer dans tous les sens. C’est de justesse qu’il a pu s’échapper… Le matin, prenant notre courage à deux mains, nous sommes montés : les moutons sont par terre, tous massacrés. Il manque seulement trois agneaux : les brigands les ont emportés avec eux. Ce qui veut dire que les autres ont été bousillés pour rien, par pure sauvagerie. Cent vingt têtes ! (Kouzma Kouzmitch faillit éclater en sanglots.) Et ils ont laissé un signe : un crâne au bout d’une pique. Manière de dire : ne foutez plus les pieds ici, sinon on vous tue… Et la suite est encore pire. Comme si les terrasses d’en haut ne leur suffisaient pas, ils ont commencé à lorgner le champ où nous avons l’avoine. En plein jour, cette fois, cinq hommes ont déboulé, armés, la gueule cachée par des foulards noirs. Ils ont brûlé toute l’avoine. Ils ont mis le feu aux meules. Et à la grange qui se trouvait non loin. Et, de nouveau, ils ont planté une pique avec un crâne. L’avoine, bon, d’accord. Mais après il y a le ruisseau, or c’est le seul endroit où peut boire le bétail. Les femmes ont peur d’aller laver le linge. Et surtout, qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Si ces gunfighters repoussent la frontière encore plus loin, nous sommes fichus.

— Qui ? demanda Fandorine, entendant un mot inconnu de lui.

— Les gunfighters. Les plus affreux de tous les Américains. Des bandits et des assassins. Pour un oui pour un non, ils tirent dans tous les sens avec leurs fusils et leurs pistolets… Nous nous sommes plaints au marshal, le chef de la police d’ici, et on a écrit au comté. Tout ça pour rien. Seul Mavriki Christophorovitch nous a apporté un peu de réconfort. Je vais vous envoyer quelqu’un, il a dit, un Russe, un homme bien. Il va démêler ça.

Loukov posa sur Eraste Pétrovitch un regard plein d’espoir et dit d’un ton pressant :

— Il serait souhaitable, bien sûr, que vous y arriviez sans violence et sans effusion de sang. Mais si les moyens pacifiques ne donnent rien, nous ne vous en voudrons pas.

— M-merci, fit Fandorine en hochant la tête avec ennui.

Cette affaire lui paraissait décidément ne pas valoir tripette.

Soudain, Kouzma Kouzmitch s’alarma :

— Attendez, mais c’est que vous êtes seul. Et ces brigands sont nombreux. Vous n’en viendrez jamais à bout !

— Je ne suis pas seul, le rassura Eraste Pétrovitch.

Les portes du saloon s’ouvrirent sur un homme avec chapeau rabattu sur les yeux, une cigarette éteinte à la bouche et deux revolvers aux côtés. Celui-là même, semblait-il, qui un peu plus tôt était assis devant le « Magasin général ».

Se tournant vers l’homme qui venait d’entrer, un des joueurs (en chemise à carreaux, pas en redingote) lança amicalement d’une voix de basse :

— Salut, Mel. Où t’étais passé ? T’étais parti, ou quoi ?

Une question comme une autre, rien de particulier. Pourtant, sans retirer son mégot de sa bouche, celui qu’on venait d’appeler Mel répondit d’un ton grinçant :

— Tu poses beaucoup de questions, Ruddy. La curiosité, ça peut coûter cher.

Ruddy devint rouge, bondit de sa chaise et fit un curieux mouvement de la main droite, comme s’il voulait se gratter la hanche, mais sous le regard de l’offenseur, le joueur renifla un coup et se rassit.

Fandorine était déconcerté. Tout d’abord, par l’incompréhensible agressivité de nouvel arrivant, et ensuite, par la retenue de mister Ruddy, homme qui donnait l’impression d’être tout à fait à même de se défendre. L’énorme main qui tenait les cartes était de la grosseur d’un melon.

D’un pas nonchalant, le rustre rejoignit le comptoir, y jeta son chapeau et, sans un mot, pointa son doigt sur l’une des bouteilles. Dès qu’il fut servi, il se mit à boire au goulot. Il s’assit sur une chaise.

Les joueurs l’observaient en silence. Puis un des deux tricheurs, un homme aux fines moustaches de l’épaisseur d’un fil, demanda avec impatience :

— Gentlemen, nous jouons, oui ou non ? Je double la mise.

Le jeu reprit.

— C’est mister Melvin Scott, expliqua tout bas Kouzma Kouzmitch. Une vraie brute. C’est un ex-outlaw, un voleur de grand chemin. Mais par la suite il a reçu le pardon du gouverneur et a commencé à travailler pour l’agency de Pinkerton. Ici, c’est habituel. Parmi les shérifs, les marshals et les « pinks » (ce sont les agents de Pinkerton), il y a quantité de repris de justice. C’est un type affreux. Mais on est bien obligé d’avoir affaire à lui. Il possède l’unique commerce de la ville.