— Voyez ce héros blanc. Vraiment blanc, dit le nègre en regardant le visage livide du tricheur.
Dans le saloon on aurait entendu une mouche voler.
Du bout des doigts, Reed tira une carte de la manche gauche de son adversaire et la jeta sur le tapis de jeu. C’était un as.
Ruddy siffla et avança d’un pas vers la table. Mais le comparse du tricheur le devança.
— Messieurs, c’est un escroc ! brailla-t-il. Il m’a estampé de trente-quatre dollars ! Ah, espèce de salaud !
Il fonça en avant et dans son élan envoya son poing dans le visage du filou démasqué. Ce dernier s’écroula avec sa chaise. Mais pour sa « victime » hors d’elle, c’était apparemment trop peu. Le second tricheur saisit le premier au collet, le balança au milieu de la salle et, sous les huées générales, le sortit dehors à grands coups de pied. Puis, suffoquant d’une juste colère, il regagna sa table.
Bravo, se dit Eraste Pétrovitch, admirant la présence d’esprit du comparse. Il a sauvé son camarade d’une sévère raclée, sinon de la mort.
A la place laissée libre par l’arnaqueur confondu était déjà installé Washington Reed. Il avança le tas d’argent vers lui, non sans demander préalablement :
— Personne n’y voit d’inconvénient ?
Aucune protestation ne se manifestant, la partie put reprendre, avec un effectif modifié d’un quart.
Tous les autres présents recommencèrent à faire tinter leurs verres, commentant tout d’abord l’incident puis passant à d’autres sujets, mais Eraste Pétrovitch les comprenait difficilement du fait de leur fort accent et de l’abondance de mots inconnus dont était truffé leur discours. Il était question de vaches, de squaws, de chevaux boiteux et de paye non versée. Fandorine cessa d’écouter ce bavardage sans grand intérêt, et il s’apprêtait à partir quand, brusquement, une phrase le fit sursauter.
— Tu viens bien de parler de Dream Valley, Romero ? demanda Washington Reed d’une voix forte en se tournant vers le comptoir. Qu’est-ce que tu faisais là-bas ?
— Je rassemblais les bouvillons des mormons, répondit l’un des cow-boys. Je vous le dis, ça chauffe, là-bas. Le Cavalier sans Tête a refait surface. Les barbus crèvent de peur, personne ne met le pied dehors la nuit.
— Des bobards, répliqua un autre. Je ne crois pas un mot de ces fables.
— Et moi j’y crois. (Reed se gratta la nuque tout en examinant ses cartes.) J’ai toujours dit qu’il reviendrait. Tant qu’il ne trouvera pas ce qu’il cherche, il ne se calmera pas. Et je ne parierais pas qu’il va se contenter d’une seule vallée. Sale affaire. Que Dieu nous garde de nous trouver sur son chemin. Un jour, il y a huit ans de cela, je l’ai vu galoper le long du canyon sinueux sur son cheval truité. Rien qu’à y penser, j’en ai la chair de poule.
Beaucoup accueillirent ces mots par des rires, mais le patron du saloon dit :
— T’es fort pour raconter des craques, Wash.
Le nègre le menaça du doigt.
— A ta place, Syd Stanley, je resterais bien tranquille à ma place et je prierais Dieu. Tu sais bien ce que cherche Roc Brisé. Eh bien, dès qu’il va sentir l’odeur, il va descendre de la vallée et te tomber dessus sans crier gare.
Il pointa son doigt quelque part vers le haut, mais où exactement, Eraste Pétrovitch n’eut pas le temps de le voir car, au même moment, la porte du saloon s’ouvrit en grand dans un fracas assourdissant, comme si quelqu’un avait poussé les battants à coups de pied.
Apparemment, c’était bien ce qui s’était passé. Dans l’embrasure apparut une haute et belle silhouette ; les bergers se turent tous instantanément et se mirent à faire des gestes de la main :
— Salut, Ted ! Viens nous rejoindre !
— Voilà Rattler, notre gaillard ! Assieds-toi donc ici !
C’était donc lui, l’homme qui avait conquis le cśur de la jeune miss Culligan.
Eraste Pétrovitch entreprit d’examiner avec curiosité le nouveau venu.
Fédia, le Serpent à Sonnette
Et, à franchement parler, il fut déçu. L’élu du cśur de la rousse Ashleen était incontestablement beau, mais, d’une certaine manière, à l’excès. Comme d’ailleurs tout ici, dans l’Ouest. Cheveux blonds tombant en boucles jusqu’aux épaules, menton rasé de près, favoris si impeccables qu’on les aurait dit faux, lèvres pleines, nez régulier, juste à peine retroussé. Sa tenue faisait impression, mais avait un petit côté costume d’opérette : sombrero noir avec des fanfreluches en argent, veste de daim brodée de perles, ceinture en peau de serpent, culottes à franges, bottes de cuir jaune avec d’énormes éperons. Ils faisaient un tel bruit à chaque pas que Fandorine se dit que plutôt que Serpent à Sonnette, on aurait mieux fait de le surnommer Eperons Sonnants.
Toutefois, un détail interdisait l’ironie à l’égard du beau jeune homme : ses yeux. Bleus, froids, ils semblaient ne pas regarder les gens mais éprouver leur résistance. Son regard erra lentement sur la salle et s’arrêta sur Eraste Pétrovitch, ce qui n’avait rien d’étonnant : il ne devait pas être si courant, dans ce bouge, de voir un homme assis avec devant lui des gants blancs et un haut-de-forme de soie chatoyant ?
Finalement, on peut tout de même comprendre la demoiselle, pensa Fandorine sans détourner le regard. Comparé aux autres bergers, mister Fédia avait l’air d’un prince. De qui d’autre aurait pu tomber amoureuse une pauvre jeune fille au cśur ardent, condamnée à vivre dans un tel milieu ?
Le jeu « à qui détournera le regard le premier » s’éternisa quelque peu. Deux paires d’yeux bleus se regardaient fixement. Finalement, honteux de céder à de tels enfantillages, Eraste Pétrovitch reporta son regard sur le bout de son cigare en train de se consumer.
C’est alors qu’une voix sonore retentit :
— Eh, les gars ! Je vais vous montrer un truc à mourir de rire !
Ces paroles avaient été prononcées de sorte que tout le monde les entende.
Rattler avança au milieu de la salle.
— Je passe chez le vieux Ned O’Peary, je lui dis : « Salut, marshal, quelles nouvelles ? » Et lui me répond : « Tu me croiras jamais, Ted. Pour la première fois dans l’histoire de Splitstone, il s’est trouvé un crétin pour laisser son arme à l’entrée. Un gommeux de l’Est… » Attendez avant de vous esclaffer, fit Rattler en levant la main et en regardant Fandorine. Vous n’avez pas encore vu cette arme mortelle. Tenez, la voilà.
Il déposa sur la table le petit Herstal qui avait en effet l’air d’un jouet inoffensif en comparaison des colts et autres Smith & Wesson qui pendaient à la ceinture des cow-boys.
Ceux-ci entreprirent de faire assaut d’esprit.
— Un truc pratique pour se curer les oreilles.
— Et parfait pour les bonnes femmes, ça peut se glisser sous une jarretelle !
Puis suivirent des propositions d’un goût encore plus douteux, tandis que Ted approchait de la table où était assis Eraste Pétrovitch et, avec un air désormais ouvertement provocateur, demandait :
— Dites, sir, vous ne sauriez pas par hasard à quel clown appartient cette bricole ?
Fandorine soupira d’un air désolé.
Tout était clair. Le Serpent à Sonnette avait appris qu’un original avait amené sa belle en luxueux carrosse et, jaloux, il lui cherchait maintenant querelle. Il ne lui manquait plus qu’un duel avec cet Othello local. C’était stupide. Il fallait à tout prix éviter la confrontation, cela pouvait entraîner des complications dans la poursuite de son travail.
— Ce revolver est à moi, dit Eraste Pétrovitch. Merci de me l’avoir rapporté, serviable jeune homme. Voici pour votre dérangement.
Et il jeta sur la table une pièce de dix cents.
Dans le saloon personne ne songeait plus à rire ; le silence s’était fait, comme un peu plus tôt quand le tricheur avait été mis dehors. De toute évidence, les bagarres et les querelles sont l’unique divertissement dont disposent les autochtones, pensa Fandorine, tout en se demandant ce qui lui avait pris. Il fallait trouver le moyen de rectifier le tir avant qu’il ne soit trop tard.