Le visage de Ted s’illumina d’un sourire triomphant.
— Les gars, vous avez tous entendu comment il m’a offensé ? Il m’a traité comme un morveux et balancé une dime à la figure. Moi, le tophand en chef du ranch des Deux Lunes ! Joe, tu as entendu ? Et toi, Sleazy ?
— On a entendu, Rattler, répondirent immédiatement plusieurs voix. Nous sommes tous témoins. Y a qu’une mauviette qui peut laisser passer une telle offense.
Eraste Pétrovitch se rappela le récit de miss Culligan à propos de la politesse de son fiancé et de son incroyable placidité. Il fallait croire que Ted Rattler ne se conduisait de la sorte que dans une ville étrangère où personne ne le connaissait et où, pour un tir bien ajusté sur une cible vivante, on pouvait se retrouver au bout d’une corde. Mais ici tous les témoins lui étaient acquis d’avance, de sorte qu’il considérait comme superflu de faire des cérémonies.
Avec un salut affecté qui suscita les rires enthousiastes du public, le jaloux demanda :
— Pour votre part, sir, vous êtes ou vous n’êtes pas une lavette ?
Se maudissant pour sa stupide provocation, Eraste Pétrovitch resta silencieux.
— Vous vous taisez. Vous êtes donc une lavette ?
— A quel point, vous n’imaginez pas, répondit Fandorine, résigné (de toute façon, il ne reviendrait pas en arrière) – et il se leva de sa table. Dès que je vois la moindre saleté quelque part, il faut que je nettoie. Pour que tout soit propre.
Quelqu’un ricana bruyamment. Apparemment, il s’agissait du Pinkerton local, toujours assis près de la porte.
— Ça alors ! Encore un affront ! (Rattler se tourna vers le « pink », feignant le désarroi.) Qu’est-ce que tu en dis, Mel ? Tu fais autorité en la matière, et d’ailleurs tu es presque un serviteur de la loi.
— Deux chapeaux, je ne vois que ça. Si tu veux, prends le mien, répondit pensivement Scott. Tu es la partie offensée, c’est donc à toi de les disposer.
Ces paroles énigmatiques parurent pleinement satisfaire Ted.
— Eh bien, monsieur la grande gueule, prenez votre redoutable mortier, je vous invite à une petite promenade.
Le bagarreur sortit le premier, en sifflotant. Un des cow-boys lança à Eraste Pétrovitch son Herstal.
Toutes les balles étaient en place. Le percuteur était intact. Le canon impeccable. Le barillet tournait normalement.
Visiblement, on s’orientait vers un duel ou l’équivalent local pour désigner deux mâles stupides prêts à s’entretuer à cause d’une femelle.
Ce n’est pas grave, se dit Fandorine. Je vais faire un petit trou dans la main du fiancé. Il sera guéri pour le mariage.
Tous guettaient ce qu’allait faire le drôle d’étranger.
Le patron, bonne âme, s’approcha et lui glissa à l’oreille :
— Derrière le comptoir, il y a une porte qui donne dans la cour.
Les autres se montrèrent moins charitables.
— Il faudrait prévenir Ron le fabricant de cercueils qu’il va avoir du boulot dans pas longtemps.
— Eh, le joli cśur, dis-nous au moins comment tu t’appelles ?
— Eraste Pétrovitch, répondit celui-ci en ajustant son haut-de-forme devant le miroir cassé.
— Quoi, quoi ? Ecris plutôt ça sur un bout de papier. Tes parents vont venir, et sur ta tombe y aura ni ton nom, ni rien du tout. Ça se fait pas.
Il était temps de mettre un terme à cette farce.
Eraste Pétrovitch sortit dans la rue et constata que Ted Rattler, le Serpent à Sonnette, était tout sauf simplet.
Deux chapeaux, remplissant la fonction de barrières, étaient disposés très loin l’un de l’autre, une quarantaine de pas au minimum. Une distance normale pour le Smith & Wesson automatique qui pendait à la ceinture de l’adversaire. Mais pour le petit revolver de ville à canon court, prévu pour un tir rapide, une telle distance dépassait les limites d’un tir ajusté. Cela faisait maintenant trois fois au cours des derniers jours que le Herstal ne se montrait pas à la hauteur. Cette arme ne convenait pas pour l’Amérique, Fandorine allait devoir se doter de quelque chose d’un peu plus puissant. Si, bien entendu, l’avenir lui en offrait la possibilité.
A en juger par son attitude faussement détendue et au léger mouvement de sa main droite (destiné à activer la circulation sanguine avant le tir), Rattler était un adversaire expérimenté, doué d’un redoutable sang-froid.
Les spectateurs sortaient les uns après les autres sur la terrasse du saloon. Il était possible de demander un revolver à l’un d’entre eux, mais à en juger par l’expression de leurs visages, aucun n’accepterait. Ted, le Serpent à Sonnette, était leur idole. Les bergers étaient là pour le voir abattre le gommeux venu de l’Est. Cela alimenterait leurs bavardages au saloon et au ranch. Une semaine de conversation assurée au minimum.
Melvin Scott s’arrogea la double fonction de juge et de témoin. Ce rôle n’était apparemment pas nouveau pour lui.
Se saisissant d’un de ses deux revolvers et le pointant en l’air, il déclara :
— Au coup de feu, considérez-vous comme libres d’agir, gentlemen. Courez, sautez, tirez. Je vous demande seulement d’éviter les spectateurs et de ne pas casser les vitres.
De nombreux visages apparaissaient aux fenêtres, tous animés d’une même expression d’attente fébrile et de curiosité avide.
Depuis le premier étage du Great Western, son valet observait Eraste Pétrovitch. Le Japonais haussa un sourcil : maître, avez-vous besoin d’aide ?
Fandorine haussa l’épaule d’un geste mécontent : va au diable. Massa s’installa alors plus confortablement sur le rebord de la fenêtre, sortit de sa poche une minuscule pipe, qu’il bourra d’un tabac japonais semblable à du crin de cheval haché menu.
Il n’y avait qu’une seule possibilité : réduire la distance. Par mouvements saccadés, en évitant les balles, s’approcher de l’adversaire jusqu’à une quinzaine de pas, et là, tirer. Le risque principal, si Rattler tirait à la hanche, sans viser, était de prendre une balle aveugle. Le plus sûr était de faire une triple culbute en avant, mais il avait déjà esquinté un costume, il ne manquerait plus qu’il bousille le second. Tout bien pesé, mieux valait choisir la solution la plus risquée. Et maintenant, sur quoi allait tirer Scott ? Pas sur un corbeau tout de même ?
Le coup de feu retentit, aussitôt couvert par un « bong ! » sonore, loin d’être déplaisant : la balle avait percuté la cloche de la tour qu’Eraste Pétrovitch avait failli initialement prendre pour une église.
Le duel commença.
Sans détacher son regard de la main droite de Ted, Fandorine se prépara à bondir. Il ne pensait plus à rien, ses deux Guides superflus s’étaient retirés dans l’ombre, il ne lui en restait qu’un, et celui-là connaissait son affaire.
Mais Rattler ne se pressa pas de sortir son arme. La raison en était claire : il voulait que ce soit son adversaire qui tire le premier avec son joujou – il en serait tenu compte lors du procès.
Un pas en avant. Un autre. Un autre encore.
Visiblement, le Serpent à Sonnette avait compris la tactique. Sa main fit un mouvement rapide comme l’éclair et se retrouva armée du revolver. Mais toujours pas de coup de feu. Le canon bougeait imperceptiblement au rythme irrégulier des sautillements tantôt à droite tantôt à gauche de Fandorine.
Fichtre, cet Othello était encore plus dangereux qu’on aurait pu le penser à première vue. Jamais il ne le laisserait approcher à quinze pas. Il allait malgré tout falloir salir le costume noir. Or, avec son mélange de terre, la poussière ici était rouge, Massa n’arriverait sûrement pas à la nettoyer.