D’un geste vif, Fandorine enleva son haut-de-forme, qu’il était inutile d’écraser, et l’envoya de côté. Celui-ci vola en l’air, décrivit un arc et faillit atterrir sur le rebord de la fenêtre, juste à côté de Massa, mais Rattler dirigea son canon dans sa direction, en fit jaillir une langue de feu. Le couvre-chef, après avoir tourbillonné, tomba, la carre transpercée.
Le salaud ! Le deuxième haut-de-forme anglais en quatre jours !
Autour, une rumeur s’éleva, accompagnée d’applaudissements. Un sourire d’autosatisfaction traversa fugitivement le visage concentré du Serpent à Sonnette.
C’était le moment !
Un peu plus, et Eraste Pétrovitch, furieux, aurait répondu au truc du chapeau percé par un de ces tours dont il avait le génie, plus spectaculaire encore. On pouvait en effet douter que les habitants de Splitstone aient jamais vu un triple salto à trajectoire en zigzag assorti d’un coup de feu tiré la tête en bas. Mais au même instant, venant de derrière, parvint un martèlement de sabots et un cri désespéré :
— Ted ! Teddy ! Je t’interdis !
Rattler, la mâchoire pendante, abaissa son Smith & Wesson.
Dans la rue, laissant derrière elle un nuage de poussière, miss Culligan arrivait au galop. La cavalière cabra son cheval entre les deux adversaires et se mit à tournoyer sur place.
La demoiselle avait eu le temps de se changer. Elle avait troqué sa robe de soie contre une veste et des pantalons, et son chapeau contre un sombrero blanc. C’était surprenant, mais même ce costume disgracieux lui allait comme un charme.
— Vous m’aviez pourtant promis de ne pas mettre le nez à la Tête d’Indien ! cria d’un ton de reproche la jeune cavalière en se tournant vers Fandorine. Vous aviez donné votre parole de gentleman, c’est honteux !
— Oui, m-mais c’est que…
— Quant à toi, maudit crétin, je ne t’aimerai plus si c’est comme ça, sache-le une bonne fois pour toutes ! cria Ashleen à son fiancé sans écouter les explications de Fandorine. Qu’est-ce que tu m’avais promis ? Ce que vous pouvez être menteurs, tous autant que vous êtes ! Je vais le dire à papa et il te foutra à la porte du ranch ! Il ne demande que ça !
— Ash, qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que tu as ? bredouilla Rattler, s’éloignant de la bouche menaçante du cheval. Je ne faisais que…
— Tais-toi, imbécile ! Je ne veux plus te voir !
Les spectateurs observaient les amoureux en train de se quereller avec exactement la même curiosité avide avec laquelle ils avaient assisté au duel un instant plus tôt. Décidément, on avait l’air de manquer cruellement de distractions à Splitstone.
Eraste Pétrovitch pour sa part était désolé pour la jeune fille. Elle aurait pu se trouver un fiancé un peu mieux que cette vermine à sonnette.
Le ranch des Deux Lunes
Derrière, quelqu’un lui tapa sur l’épaule.
Il s’agissait du témoin, l’homme qui avait tiré dans la cloche, propriétaire de l’épicerie et par la même occasion agent local de Pinkerton.
— Eh bien, puisque vous n’êtes pas mort aujourd’hui et que vous allez passer encore un certain temps chez nous, il vaudrait mieux troquer votre joujou contre quelque chose d’un peu plus sérieux, dit-il poliment en indiquant le Herstal. Dans le « Magasin général » de Mel Scott vous trouverez tout ce dont vous pouvez avoir besoin pour votre survie et votre confort. Arme, selle, harnachement, conserves, dynamite, vêtements pour…
— J’ai une lettre de r-recommandation de mister Robert Pinkerton, l’interrompit Fandorine.
Scott regarda autour de lui. Prit son interlocuteur par le coude.
— J’ai tout de suite flairé que vous n’étiez pas là par hasard. Eloignons-nous. On crie trop ici.
Il lut deux fois la courte lettre adressée « A tous les agents titulaires et auxiliaires ». Plissant les yeux, il regarda Eraste Pétrovitch.
— Vous auriez dû vous adresser directement à moi. J’aurais au moins pu vous déconseiller de vous en prendre à Rattler. Il est écrit : « toute assistance ». En quoi puis-je vous aider ?
— Equipez-moi un peu mieux. Non pas comme un intrus à qui l’on cherche à soutirer le plus d’argent possible, mais comme un c-collègue et ami. Je suis nouveau dans ces contrées, c’est pourquoi je compte sur vous.
Le « pink » se gratta le bout du nez.
— C’est tout ?
— Pour le moment, oui. Peut-être que plus tard je m’adresserai à vous pour vous demander également une aide professionnelle. Si la tâche se révèle plus difficile que je ne le s-suppose.
Dans les yeux de Scott s’allumèrent des étincelles malicieuses, mais elle ne s’accompagnèrent d’aucun commentaire.
— Dans ce cas, allons au magasin.
Après avoir fait signe à son valet de chambre de les rejoindre, Eraste Pétrovitch suivit le « pink ».
— Vous préférez garder le secret, c’est votre affaire, dit ce dernier après un bref silence. De toute façon, je sais ce qui nous vaut votre visite. Les Foulards noirs, n’est-ce pas ? Ce n’est pas difficile à deviner. On vous a vu attablé avec ce bouffon russe de Dream Valley.
— Je suis également russe, rétorqua froidement Fandorine.
— Je ne voulais pas vous froisser. Si vous avez bien noté, ce n’est pas sur le mot « russe » que j’ai appuyé mais sur le mot « bouffon ». Vous ne contesterez pas que mister Kouzma Loukov est un vrai pitre ?
Non, Eraste Pétrovitch ne le contesterait pas.
— Si vous voulez connaître mon opinion, fit Scott en haussant les épaules, il n’y a pas de bandits dans la vallée et il n’y en aura pas. Les Foulards noirs, tout le montre, sont des gars sérieux, comme tous ceux qui s’attaquent aux trains. Que voulez-vous qu’ils fassent d’un village russe ? Qu’est-ce qu’on peut tirer de ces farfelus, à part des livres écrits dans une langue illisible ? Il arrive souvent qu’une bande de brigands choisisse un coin retiré pour s’installer un repaire clandestin. Mais dans ce cas pourquoi aller embêter des Russes ? Des inventions, tout ça, voilà ce que j’en pense. Mais si le colonel Star veut tirer ça au clair, c’est son droit. Si vous avez besoin de moi, je reste à votre entière disposition. Dans sa lettre, mister Pinkerton vous garantit un rabais de trente pour cent. Je ne vous coûterai donc que trois dollars cinquante par jour.
— C’est entendu.
Après une courte hésitation, Fandorine décida que ce n’était pas la peine pour l’instant de poser trop de questions sur Dream Valley. Il se tourna vers Massa et lui résuma la situation en japonais.
Sur le perron du Magasin général, attendait Loukov.
— Faites vos c-courses, Kouzma Kouzmitch. Nous aussi avons quelques petites choses à acheter à monsieur Scott.
Pour une raison inconnue, ces simples mots jetèrent le président dans le désarroi.
— Non, non, dit-il, l’air gêné. Ce n’est pas urgent, je ferai ça plus tard. Ma liste est longue.
Les sons de la langue russe réjouirent Scott.
— Vous avez une langue amusante. On dirait que vous parlez en roulant un galet dans votre bouche.
— Comment se fait-il que vous laissiez votre porte grande ouverte ? demanda Fandorine en entrant dans le magasin, un vaste entrepôt encombré d’une multitude de caisses, boîtes et autres ballots. N’y aurait-il pas de voleurs à Splitstone ?
— Il y en a, et comment ! Seulement ils ne s’attaquent pas à Mel Scott. Parce qu’ils savent que je les dénicherais où qu’ils soient et que je les écorcherais vifs.