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— Vous travaillez depuis longtemps pour l’agence ?

De la poche arrière de son pantalon, le boutiquier sortit une bouteille plate, probablement récupérée au saloon, et en but une longue gorgée.

— Cela fait maintenant vingt ans, mister Pinkerton et moi avons ensemble fait la chasse à la bande des frères James. C’était le bon temps. Maintenant je ne suis plus là qu’en réserve, et je reçois une paye réduite de moitié, cinquante dollars par mois, une misère. C’est pour ça que je tiens le magasin. Ici, tout ce que vous voyez est à vendre. Sauf ça. (Il tapota tendrement au garrot la tête de bison poussiéreuse accrochée au mur.) Il fut un temps où ce machin n’aurait pas valu plus d’un dollar, parce que des troupeaux considérables erraient par centaines à travers les plaines. Désormais, il n’y a plus un seul bison, on les a tous tués. Je peux vous le laisser pour quatre cents dollars, et encore uniquement parce qu’on est entre collègues. Vous le voulez ? Bon, à vous de voir.

Après s’être tourné vers Loukov, qui, resté à l’extérieur, ne pouvait entendre la conversation, Eraste Pétrovitch demanda :

— Et les frères célestins, ils s’approvisionnent aussi chez vous ?

Scott fit un clin d’śil malicieux :

— Je comprends où vous voulez en venir. Vous cherchez des informations gratis sur Dream Valley, pas vrai ? Eh bien, embauchez-moi comme assistant, vous pourrez me cuisiner autant que vous le voulez.

De nouveau, il colla sa bouche au goulot et but le whisky jusqu’à la dernière goutte. Il sortit une autre bouteille de sous son comptoir, l’ouvrit, puis s’arrêta brusquement, en proie à une hésitation.

— Minute.

Il saisit le fusil qui était appuyé contre le mur. Il s’approcha de la fenêtre et dirigea son arme vers le haut.

Eraste Pétrovitch suivit l’orientation du canon : visiblement, le « pink » visait de nouveau la cloche de la tour.

Le coup retentit sèchement. Sur le perron, Kouzma Kouzmitch sursauta, faisant tomber son panama.

— Raté, lâcha Scott avant de remettre la bouteille d’où elle venait. Ce qui veut dire que ça suffit pour aujourd’hui. Je connais mes limites. Bon, alors, qu’est-ce que je vous propose ? Tout d’abord, vous devez vous habiller normalement. Il vous faut des chapeaux à large bord pour ne pas être aveuglé par le soleil. Des bottes de cow-boy. Vous voyez, elles ont des bouts pointus pour pouvoir plus facilement enfiler les étriers. Vos pantalons vont être déchirés par les épines de cactus, il vous faut acheter des jeans. Vous avez également besoin d’une paire de couvertures en laine. De gourdes. D’une hache ou d’un coupe-choux…

Massa se tournait et se retournait déjà devant le miroir, essayant un immense chapeau sous lequel il disparaissait presque complètement. Les bottes lui avaient également tapé dans l’śil, avec leur cuir estampé, leurs rivets de cuivre et leurs énormes talons biseautés.

En revanche, les habits de bergers ne plaisaient guère à Fandorine. Pour monter à cheval il pouvait parfaitement utiliser son costume blanc taché de charbon. Et pour ne pas déchirer le pantalon, Eraste Pétrovitch fit l’acquisition de chaparajos, des jambières de cuir à lacets. Pour remplacer son haut-de-forme troué, il décida de prendre un très convenable casque en liège de fabrication britannique, dont on se demandait comment il avait échoué dans ce bric-à-brac.

— Pas possible ! Il y a bien dix ans que ce pot de chambre a atterri chez moi. Je pensais qu’on ne me l’achèterait jamais, se réjouit le maître des lieux. Un lord anglais a séjourné ici, à l’époque où l’on était encore en territoire indien. Il était venu chasser le bison. Les Shoshones l’ont scalpé. Vous voyez, à l’intérieur, il reste un peu de sang séché.

Fandorine changea d’avis. Il acheta un chapeau gris cendré : cela irait parfaitement avec son costume.

— On ne s’aventure pas dans les montagnes sans fusil. (Scott commença à ouvrir de longues boîtes, qu’il posa sur la table.) Lesquels préférez-vous ? Tenez, je peux vous recommander celui-ci. Un excellent fusil à plomb avec un barillet de quatre logements.

Tirant sur sa botte et pour cette raison sautant sur un pied, Massa dit :

— Remington. Calibre 50. Deux.

— Une arme sérieuse. Votre Chinois a bon goût.

— Il est japonais.

Ayant posé les deux fusils sur le comptoir, avec leurs cartouchières et leur réserve de munitions, Scott fit claquer son boulier et poursuivit :

— Maintenant, les revolvers. Puisque vous êtes russe, je vous propose un Smith & Wesson de calibre 44, dit « russian ». A double action, il a été fabriqué sur commande de votre grand-duc Alexis quand il est venu ici chasser le bison avec Buffalo Bill. Balle de plomb huilée, 246 grains, 23 grains de poudre noire. Crosse en gutta-percha, très commode.

— Je c-connais. Ce revolver fait partie de l’équipement de l’armée russe. C’est bon, donnez.

— Et pour votre Japonais deux autres ? demanda le marchand, voyant que Massa venait d’accrocher deux étuis à sa ceinture de cuir jaune.

— Hidari-no ho ni nunchaku-o, migi-ni wakizashi-o sasunda6, grommela-t-il pour lui-même, l’air satisfait.

— Non, lui n’a pas besoin de revolver, traduisit Eraste Pétrovitch.

L’achat le plus coûteux fut des jumelles Zeiss, avec grossissement dix-huit fois. Sur quoi, l’équipement fut terminé.

— Il ne reste plus qu’à vous procurer des chevaux, conclut Scott. Pour cela il faudra vous adresser à un ranch.

Se rappelant la proposition que lui avait faite miss Culligan, Fandorine demanda négligemment :

— Le ranch des Deux Lunes est loin d’ici ?

— Vous voulez faire affaire avec Cork Culligan ? fit Scott avec un hochement de tête approbateur. C’est une bonne idée. Le vieil homme a d’excellents chevaux, mais il va vous en demander un prix fou.

— On m’a p-promis un rabais.

Le domaine de Culligan n’était séparé de la ville que de trois milles, si bien qu’après avoir déposé leurs achats à l’hôtel Fandorine et son serviteur s’y rendirent à pied.

Au début, Massa marchait allègrement en faisant sonner ses éperons. Mais rapidement, il commença à trébucher à cause de ses hauts talons, indubitablement pratiques quand on allait à cheval, mais mal adaptés aux randonnées pédestres. Finalement, Eraste Pétrovitch laissa son serviteur clopiner derrière, et ce fut donc seul qu’il pénétra dans le ranch.

Le portail était curieux. Il était là, tout seul, sans palissade, comme une arche plantée au milieu d’un champ. Sur le côté un grand panneau : DOMAINE DE CORK CULLIGAN. ICI LES VOLEURS DE BÉTAIL SONT LIQUIDÉS SUR PLACE. Et pour plus de conviction, en dessous était maladroitement dessiné un arbre avec un pendu.

Sur la droite, on voyait un pâturage clôturé où paissaient un nombre impressionnant de vaches à longues cornes, apparemment ce même troupeau qui avait été ramené du Texas peu auparavant. Sur la gauche, on distinguait les silhouettes sombres de diverses constructions : des granges, des baraques, des entrepôts. La maison principale s’élevait au milieu. C’était une grande bâtisse de bois, revêtue de planches peintes en blanc. Elle s’efforçait autant qu’elle le pouvait de paraître majestueuse, ce qui expliquait les quatre colonnes ventrues sur le devant, la tourelle plantée au-dessus et les deux lions de pierre encadrant le perron. Mais comment aspirer à la grandeur quand tout est imprégné d’une odeur de fumier ? Apparemment, les habitants de Culligan House étaient insensibles à cette odeur si pénible pour un nez citadin. En tout cas, le corral se trouvait juste devant la façade.

Eraste Pétrovitch regarda les chevaux (des bêtes plus magnifiques les unes que les autres), observa l’un des cow-boys en train de dresser un étalon sauvage. A Moscou, l’ex-fonctionnaire chargé des missions spéciales était considéré comme assez bon cavalier, mais sur pareil mustang, il était à parier qu’il ne tiendrait pas en selle plus d’une demi-minute.