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Pendant ce temps, les bergers de Culligan (ils étaient une vingtaine à traîner autour du corral) examinaient Fandorine sans bienveillance particulière, mais sans arrogance non plus. De toute évidence, l’une d’eux devait se trouver à la Tête d’Indien et avait raconté aux autres que le gommeux à la petite cravate savait se défendre.

Apparut Massa, portant par-dessus l’épaule ses bottes reliées par une mince corde. Chevauchant un splendide cheval, Ashleen Culligan avançait au pas à ses côtés. La jument morelle, qui avait déjà attiré l’attention de Fandorine un peu plus tôt en ville, ondulait avec coquetterie, lançant ses fines jambes d’un côté et de l’autre.

Derrière, à une dizaine de pas, Ted Rattler se balançait sur sa selle, plus sombre qu’une nuée d’orage. Sans un regard à Fandorine, il sauta à terre, lança ses rênes à l’un des bergers et se planta à l’écart. Il s’obligeait consciencieusement à ne pas regarder de ce côté, mais il ne serait parti pour rien au monde.

— Votre boy m’a dit que vous étiez ici ! cria de loin la demoiselle. Vous êtes venu chercher des chevaux, c’est ça ? Où tu vas comme ça, Selma, où tu vas ? dit-elle à sa jument qui s’était approchée d’Eraste Pétrovitch et lui tendait ses lèvres veloutées en hennissant tout doucement.

Il tapota la petite étoile blanche qu’elle avait sur le front :

— Tu es belle, tu es b-belle.

— C’est la première fois que je vois Selma se montrer familière avec un étranger, s’étonna Ashleen, sautant lestement de son cheval. Ma petite fille a bon goût. Bon, ça va, ça va, recule !

Elle éloigna la jument sur le point de poser son chanfrein sur l’épaule d’Eraste Pétrovitch, tandis que Massa disait, vindicatif :

— On a la fiancée qu’on peut.

Cette expression, il la connaissait pour l’avoir entendue plus d’une fois à son propos dans la bouche de son maître.

— J’aimerais acheter un cheval endurant, mais pas rétif, expliqua Fandorine. J’avoue que je ne suis pas un t-très bon cavalier. Rien à voir avec ces jeunes gaillards.

Au même moment, dans le corral, le dresseur s’écrasa par terre après une tentative manquée de grimper sur le mustang. Le coursier sauvage gratifia le cow-boy à terre d’un coup de sabot avant de le mordre à la tête.

— Je veux un poney. Vous avez des poneys ? demanda nerveusement Massa.

— Au ranch des Deux Lunes, il y a de tout. Eh, les gars, arrêtez de vous occuper de Kid, cria miss Culligan. Amenez l’alezane de trois ans que j’ai dressée la semaine dernière. Et pour le boy de mister Fandorine choisissez un bon poney texan. En tout et pour tout, y compris les selles, je ne vous prendrai que quatre-vingts dollars, dit-elle, s’adressant à Eraste Pétrovitch. Mais si papa vous pose la question dites cent vingt, d’accord. Venez, je vais vous le présenter.

— Heureux de voir enfin un vrai gentleman dans l’entourage de ma fille, cela change de la canaille qui tourne autour d’elle en permanence.

Mister Culligan ressemblait énormément à sa fille, sinon que tout ce qui chez elle paraissait charmant tournait chez lui au désavantage : ses yeux verts couleur de bouteille mal lavée, ses cheveux rouille plutôt que roux et les taches de son qui, sur son visage, donnaient une impression de saleté incrustée. La voix du « baron bestial » était vulgaire et retentissante, ses façons des plus primaires (par exemple, au tout début du repas, il n’hésita pas à se moucher dans sa serviette, puis ordonna à la servante de lui en apporter une autre). Toutefois, le vieil Irlandais faisait tout son possible pour être aimable avec son hôte.

— Vous êtes originaire d’où ?

— De Moscou.

La réponse n’étonna aucunement le marchand de bestiaux.

— Tiens donc. Je n’ai moi-même jamais eu l’occasion d’y aller, mais j’ai entendu dire qu’il y avait beaucoup de belles choses dans votre ville. A ce qu’il paraît, chez vous, même en juillet, les puits ne sont jamais à sec. C’est vrai ?

— C’est la stricte v-vérité, répondit Fandorine quelque peu étonné, tout en se coupant un petit morceau d’un énorme bifteck dégoulinant de sang.

La viande était de premier ordre, digne du meilleur restaurant, quoique un peu trop poivrée peut-être.

Culligan eut un clappement de lèvres admiratif à l’intention des puits russes.

— Pour le Texas, c’est exceptionnel.

— P-pourquoi parlez-vous du Texas ?

Il y eut une courte pause. Le maître de maison et son hôte se regardèrent d’un air perplexe. Le premier à saisir le malentendu fut Cork.

— Ah, vous n’êtes pas de la Moscou du Texas, mais de celle de l’Iowa, c’est ça ? J’avais complètement oublié son existence. J’ai jadis employé un tophand qui était natif de là-bas. C’était un as du lasso.

— Non, sir, je viens de la Moscou qui se trouve en Russie.

De celle-là, le papa de la perle rouge n’avait visiblement jamais entendu parler. Il remua légèrement ses puissantes mâchoires, l’air de réfléchir, puis jugeant que les bavardages mondains avaient assez duré, il passa au sujet qui l’intéressait.

— Vous travaillez pour le colonel ? Ou vous êtes simplement un de ses amis, et vous allez dans les montagnes chasser la chèvre sauvage ?

— Je travaille.

Eraste Pétrovitch repoussa son assiette et trempa ses lèvres dans son whisky soda, un délicieux breuvage au goût fumé, d’au moins vingt ans d’âge.

— Quelle est votre profession ?

— Ingénieur.

De toute façon, cela se saura, pensa Fandorine avant d’ajouter prudemment :

— Mais je suis ici pour une autre raison. Mister Star m’a demandé de faire la lumière s-sur les événements de Dream Valley. Vous avez certainement entendu dire qu’il s’y passait des choses étranges.

Le père et la fille échangèrent un regard.

— Il se raconte je ne sais quelles sottises, lâcha Culligan avec une indifférence feinte. A propos de bandits aux foulards noirs, de fantôme sans tête… Mais il ne faut pas croire les gens de là-bas. Les uns sont des païens, les autres des mécréants.

— Et vous n’êtes pas curieux de c-connaître la vérité ? Après tout, la vallée est votre propriété.

Cork plissa des yeux malicieux.

— Vous cherchez à me soutirer de l’argent ? Pas question. Je ne vous ai pas embauché. Si le colonel veut payer, c’est son affaire. T’as vu, Ash, le petit malin ? Il est prêt à toucher deux fois pour le même travail !

La jeune fille, il faut lui rendre cette justice, rougit légèrement, honteuse pour son papa.

— Ce n’est pas le genre de mister Fendorin.

Le paternel se contenta de balayer la remarque d’un geste, avec l’air de dire : moi, je connais les gens.

— Ecoutez-moi bien, poursuivit-il en baissant la voix. Si vous voulez vous faire de l’argent en plus, dites au colonel que vous avez remarqué à Dream Valley une certaine roche habituellement riche en argent ou en or. J’ignore les termes exacts, mais vous êtes ingénieur, vous devez vous y connaître. Et là, vous pourrez compter sur ma reconnaissance. Vous voyez où je veux en venir ?

Le marchand de bestiaux fixa son hôte dans l’attente de sa réponse.

Ce dernier, quant à lui, regardait Ashleen. Mais elle, qu’est-ce qu’elle en pensait ?

Pas l’ombre d’un trouble. Calmement assise, elle affichait un sourire radieux. Tel père, telle fille…