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— Je le v-vois très bien. Vous voulez que mister Star paie plus cher pour la vallée. Vous avez besoin d’argent pour développer votre business. Mais je ne suis pas ingénieur des mines et je n’y connais rien en matière de gisements. Et d’un. Par ailleurs, je ne mens jamais par appât du gain. Et de deux.

Le maître des lieux regarda Fandorine sans rien dire pendant quelque temps, avec l’air de supputer quelque chose. Puis il prononça une phrase pas totalement claire :

— Voyez-vous, c’est très agréable d’avoir affaire à un homme honnête et suffisamment intelligent.

Cependant, l’on voyait que Cork avait désormais perdu tout intérêt pour son interlocuteur. Une minute ne s’était pas écoulée qu’il se levait et, prétextant une tâche urgente, quittait la salle à manger.

La servante voulut débarrasser les assiettes sales et servir le dessert, mais Ashleen la rembarra :

— Va-t’en, Sally ! Il n’y a rien à glaner ici.

Puis, à peine la porte se fut-elle refermée qu’avec une délicieuse spontanéité la jeune fille rapprocha sa chaise et, se penchant vers Fandorine jusqu’à toucher son visage, murmura :

— Quelle idiote je peux faire ! Dans le carrosse déjà vous aviez parlé de Dream Valley, mais ça m’est rentré par une oreille et sorti par l’autre. Tous ces bruits m’inquiètent terriblement. Je sais très bien pourquoi le colonel vous a envoyé ici. S’il est vrai qu’une bande s’est installée dans la vallée, plus personne n’achètera cette terre, même pour dix mille dollars. Et alors, je resterai indéfiniment vieille fille ! Mister Fendorin, mon cher ami, il est évident que vous êtes un homme intelligent et expérimenté. Aidez-moi ! Ne ruinez pas l’avenir d’une pauvre jeune fille ! Vous êtes un gentleman, un vrai, à cent pour cent ! Et pas seulement par vos manières, comme les autres, mais pour de bon !

Entre les demoiselles de la ville très collet monté et Ashleen Culligan il y avait un abîme. C’était la deuxième ou la troisième fois que celle-ci discutait avec Eraste Pétrovitch, et elle se comportait comme s’ils étaient amis depuis des années. Elle murmurait si près de son oreille qu’une de ses boucles rousses chatouilla la joue de Fandorine, mais il ne recula pas. Et pas seulement parce que c’eût été impoli.

— Moi, je sais ce qui se trame là-bas, dit-elle en se tournant de temps à autre vers la porte. Les Russes et les mormons font semblant de ne pas pouvoir se supporter, mais en fait ils sont de mèche. J’en suis sûre ! Ils font exprès de faire courir des bruits alarmants pour que papa baisse le fermage. Or, soit dit en passant, il s’agit légalement de mon argent. C’est vrai que ce n’est pas énorme : deux mille dollars par an en tout et pour tout. Mais papa ne me donne rien d’autre, il dépense tout pour le business. (Ashleen pressa sa main sur sa poitrine.) Si les fermiers ont raison, c’est un vrai drame… Ils vont prendre leurs jambes à leur cou et quitter la vallée, et essayez donc après d’en attirer de nouveaux. Qui peut s’intéresser à Dream Valley ? Des prés et des pâturages, il n’y a que ça ici, c’est partout de la prairie. Or la terre, à part les mormons et les Russes, personne ne la cultive dans ces contrées. Et moi, alors, il faut que je porte les robes des années précédentes, c’est ça ? Mon cher mister Fendorin, promettez-moi une chose !

Elle serra le poignet d’Eraste Pétrovitch de ses doigts brûlants.

— Si les mormons sont de connivence avec les Russes, vous ne jouerez pas leur jeu, vous les démasquerez. Le prix de Dream Valley ne doit pas baisser !

Quatre pouces tout au plus le séparaient du visage enflammé d’Ashleen. Eraste Pétrovitch huma l’odeur de sa peau virginale et baissa les yeux. Mais ce fut pis encore.

D’en haut, à travers le col déboutonné de sa chemise, s’offrait une vue merveilleuse sur la poitrine soulevée par l’émotion de la jeune fille. Plus tôt, dans le carrosse, il n’avait pas osé plonger dans le décolleté de la demoiselle, c’est donc seulement maintenant qu’il découvrait ce phénomène naturel fascinant : la poitrine d’Ashleen ne présentait pas une seule tache de rousseur et était d’un blanc laiteux, ainsi qu’on l’observait généralement chez les blondes mais pratiquement jamais chez les rousses.

— Donnez-moi votre parole que vous ne jouerez pas contre moi, murmura-t-elle, ses lèvres entrouvertes tremblant légèrement.

En d’autres circonstances, Fandorine se serait dit : cette fille cherche à se faire embrasser. Mais il avait parfaitement compris que c’était pour sa dot qu’elle faisait tous ces efforts. Elle voulait se marier avec ce Ted qui rampait à ses pieds.

— Parole d’honneur, dit Eraste Pétrovitch – et il se leva.

Un rayon de lumière dans le royaume des ténèbres

Ils passèrent la nuit à Splitstone et se mirent en route tôt le matin.

A quelques miles de la bourgade, la plaine butait contre les rochers. Peu élevés au début, ils s’empilaient de plus en plus haut à mesure que l’on avançait pour finir par rejoindre la crête de la montagne avec ses cimes pointues et dentelées.

L’étroite passe de Bottle Neck, le Goulot de Bouteille, faisait penser à une fissure dans un mur de pierre. Les fermiers n’avaient pas pu (ou pas voulu) pratiquer de chemin à travers l’étroit défilé, de sorte que l’on ne pouvait se déplacer à cet endroit qu’à pied ou à cheval. Kouzma Kouzmitch avait chargé tous ses achats sur deux mules qu’il menait par la bride. Fandorine marchait à côté de la jument rousse (une excellente bête, effectivement très accommodante). Massa trottinait derrière sur un poney ventru et pelucheux, émettant un son mélodique lorsque ses imposants éperons heurtaient une pierre.

A mi-parcours eut lieu un petit incident. Une des mules glissa, manqua tomber, et son chargement se renversa par terre : un nouveau soc pour la charrue et un sac de toile. Le soc n’eut aucun dommage, mais le sac s’ouvrit et tout un bric-à-brac s’en déversa : de la vaisselle en étain, des livres, des chiffons, parmi lesquels brillait quelque chose d’un rouge recherché avec un reflet doré.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Massa.

— Un livre, répondit Loukov, s’empressant de bourrer tous les objets dans le sac. L’auteur s’appelle Tchekhov. Apparemment, un nouvel écrivain. Evdokia l’a commandé car, le trimestre dernier, c’est elle qui a remporté la palme pour le nombre d’heures de travail. Elle a donc droit à une récompense de la part du conseil.

— Non, ça.

Le Japonais tira sur l’objet intrigant qui avait déjà été remis dans le sac. Il s’agissait d’un corsage rouge avec des rubans noirs, bientôt suivi par des pantalons roses en dentelle.

Le président reprit à Massa les dessous féminins et les cacha tout au fond du sac.

— C’est pour les gamins. Les femmes les recoupent pour en faire des robes de poupées. Les enfants sont notre avenir, rien n’est trop beau pour eux.

— Des robes de poupées ? Avec du linge fin venu de P-paris ?

Kouzma Kouzmitch leva ses petits yeux bleus sur Fandorine et dit d’un air candide :

— Oh, vous savez, je n’y connais rien dans ces choses-là. J’ai demandé à mister Scott de faire venir n’importe quoi pourvu que ce soit en soie, impérativement avec des rubans et le plus bariolé possible. Peut-être qu’ils n’avaient rien d’autre là-bas. Ou qu’il a voulu se moquer de nous. Vous l’avez vu, c’est un homme grossier et sarcastique.

Eraste Pétrovitch ne répondit rien. Après tout, ce n’était pas son affaire.

Et maintenant, il n’y avait plus qu’à repartir.

Dream Valley s’ouvrit d’un coup, sans prévenir. Au détour d’un rocher d’un triste gris, l’espace se déploya brusquement comme un gigantesque éventail vert. La coupe ovale que formait la vallée était de toutes parts entourée de montagnes peu élevées, aux versants entièrement couverts de sapins. En divers endroits, les parois de la coupe étaient traversées d’étroits canyons où, tels des fils d’argent, miroitaient des torrents ; au fond, les bandes jaunes et orange des champs alternaient avec les carrés vert clair des prés et les taches vert foncé des bosquets. D’une extrémité à l’autre, la vallée devait être longue d’environ cinq kilomètres.