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— La voilà, notre terre nourricière ! s’exclama Loukov avec ferveur. Là où vous voyez le seigle et les prés, c’est notre moitié. Entièrement aménagée par nous, arrosée de nos larmes et de notre sueur. Un paradis terrestre. Un rayon de lumière dans le royaume des ténèbres7. Et sur la droite, où il y a du blé et du maïs, ce sont les célestins. Le trait au milieu, vous le voyez ? C’est la haie qui marque la frontière.

— Tlès beau, fit Massa, admiratif. Si on plantait du liz, ce selait encole plus beau. Comme un miloil sous le soleil.

Du col, partait un vrai chemin, et même deux : pavé, pour celui qui partait vers la droite, alors que celui qui menait vers la gauche était en simple terre battue, amoureusement planté de sapins toutefois. L’on suivit ce dernier environ un quart d’heure, et là, apparut une arche en bois avec cette inscription en lettres surajoutées :

Collective Farm « Luch Sveta »8

— C’est en quel honneur ? demanda avec méfiance Eraste Pétrovitch en montrant les guirlandes de fleurs et les drapeaux russes qui ornaient l’ouvrage d’architecture.

Il craignait que les communards n’aient manigancé quelque cérémonie pour accueillir leur supposé libérateur.

Grâce à Dieu, il n’en était rien.

— C’est fête aujourd’hui, expliqua Kouzma Kouzmitch avec un geste d’invite. Vous avez choisi une date célèbre pour nous faire le plaisir de votre venue. Pour les Américains, nous sommes le 7 septembre, mais d’après notre calendrier russe, c’est aujourd’hui le 26 août, jour de Borodino. Il y aura un banquet, des chants et des danses. Comment pourrait-on ne pas fêter le triomphe de l’armée russe ?

Effectivement, une légère brise apportait les sons lointains d’une musique mêlant trompette, harmonica et violon. Fandorine crut reconnaître la marche du régiment Préobrajenski, un morceau inattendu dans le répertoire d’émigrés partisans de la non-violence.

Le président fit passer ses hôtes devant des maisons jumelles toutes décorées en expliquant fièrement :

— Ici, c’est le potager d’enfants, où l’on élève les petits. Tous nos bambins sont ensemble, comme des petits radis sur une plate-bande, c’est pourquoi l’on parle de potager. La tyrannie familiale n’a pas sa place ici, c’est la totale égalité de tous. Autant d’adultes, autant de parents. Vous voyez, là-bas, c’est l’école. Chez nous, garçons et filles étudient ensemble. Ici, c’est le conseil. Là, ce sont les deux dortoirs pour les hommes.

Derrière un grand bâtiment dont la pancarte indiquait « Maison des Loisirs » retentit un chant. Dans une parfaite harmonie, le chśur, où l’on pouvait distinguer des voix d’hommes, de femmes et d’enfants, entonna La Trique, un célèbre chant des bateliers de la Volga.

— Toute la communauté est réunie pour la fête, expliqua le président. Venez, je vous en prie. Il va y avoir de la joie !

Massa resta à desseller sa monture, tandis qu’Eraste Pétrovitch suivait Loukov.

Sur la petite place, autour de tables disposées en fer à cheval, étaient assises plusieurs dizaines de personnes : à première vue, des paysans russes ordinaires, si ce n’était qu’ils s’étaient faits beaux pour cette occasion solennelle. Les femmes portaient des foulards blancs et des robes à fleurs, les hommes étaient tous barbus et avaient les cheveux coupés au bol. Toutefois, après un examen plus attentif, ces paysans étaient un peu étranges. Beaucoup portaient des lunettes ou des pince-nez, et les visages prédominants étaient fins et délicats, autant de signes qui, en Russie, permettaient de distinguer avec certitude un intellectuel, fût-il habillé des pieds à la tête comme un moujik.

La chanson s’interrompit au milieu du refrain et tous se tournèrent vers le président et l’inconnu en costume sale et chapeau de cow-boy qui l’accompagnait.

— Mes chers frères et sśurs, voici celui que nous attendions ! Je vous demande de l’accueillir comme il se doit ! Eraste Pétrovitch Fandorine, notre compatriote. Notre bienfaiteur Mavriki Christophorovitch nous l’envoie pour nous aider et nous protéger. Je vous prie, cher hôte, de prendre place à table. Restaurez-vous, reposez-vous. Evdokia va prendre soin de vous.

Pivotant sur elle-même, une bossue remarquable d’agilité (vu son nom, il s’agissait de la femme qui avait reçu la palme du nombre d’heures travaillées) installa Fandorine au milieu de la table centrale et disposa aussitôt sur son assiette des petits pâtés en croûte, de la choucroute, des pelmenis9, et lui servit une chope de kvas. Depuis des années qu’il était en exil, Eraste Pétrovitch avait oublié toutes ces merveilleuses nourritures et c’est à peine s’il eut la patience d’attendre qu’Evdokia saisisse la cruche et lui verse de l’eau sur les mains. Il s’essuya à une serviette de lin ornée de coqs brodés et put dès lors faire honneur à la table.

On servit également du cochon de lait avec une sauce au raifort, du veau en gelée, de la soupe froide à l’oseille et aux orties, tout cela pas moins bien préparé que dans la meilleure taverne du vieux Moscou.

Assis près de Fandorine, Massa lorgna du côté de la corbeille pleine de craquelins aux graines de pavot dont il raffolait. Il les approcha de lui et en engloutit dix d’un coup, après quoi il se renversa contre le dossier de sa chaise et commença à lancer des śillades en direction des dames.

Elles étaient infiniment moins nombreuses que les hommes. Les plus âgées devaient avoir la cinquantaine, mais il y en avait aussi de très jeunes.

— Oh, comme elle est mignonne ! dit le valet de chambre en japonais.

Mais Eraste Pétrovitch n’avait pas attendu Massa pour remarquer la ravissante jeune fille au foulard rouge. Il était difficile de ne pas y attarder son regard. Un visage frais et animé, un rire argentin, des yeux noirs rayonnants… Au milieu de ces communardes aux faces de carême, cette jeune beauté était telle une fleur éclatante dans un pré d’herbe flétrie. A sa gauche, était assis Loukov.

D’une voix sonore qui portait loin, la charmante s’exclama :

— Oh, Kouzma, tu ne sais pas ce qui m’est arrivé aujourd’hui ! C’est terrible !

Tous les membres de la communauté, indépendamment de leur âge, se tutoyaient les uns les autres comme les membres d’une même famille. Fandorine l’avait déjà remarqué et ne s’en étonna donc pas. Autre chose, en revanche, le stupéfia : la réaction de Kouzma Kouzmitch. Il poussa un cri et porta la main à son cśur.

— Quoi donc, ma petite Nastia ?! Parle, rassure-moi !

Il n’y avait rien de feint dans cette réaction, elle était sincère.

Les joues roses d’excitation, Nastia se tourna en riant vers ses autres voisins (elle n’était entourée que d’hommes) :

— Je vous ai déjà raconté l’histoire cent fois. Cela ne fait rien ?

Tous d’une seule voix lui assurèrent qu’ils écouteraient de nouveau son récit avec plaisir. Et comment donc ! Avec une voix et un minois aussi délicieux, elle aurait tout aussi bien pu réciter la table de multiplication ; l’admiration du sexe opposé lui était acquise quoi qu’elle dît.

— De nouveau, je les ai vus ! Les Foulards noirs !

— Qu’est-ce que tu dis là ?! s’écria Loukov, levant les mains en l’air. Comment ça ? Où ? Ils ne t’ont rien fait, au moins ?!