— Ne m’interromps pas. (Telle une gamine capricieuse, la jeune fille donna une tape sur la main du président.) C’était ce matin, alors que j’allais cueillir des fleurs près du ruisseau. Tout d’un coup, je sens comme un froid dans le dos. Je me retourne, et je vois qu’on me regarde depuis les buissons de l’autre côté. Deux hommes ! Les visages noirs ! J’ai eu vite fait de décamper ! J’ai couru comme une folle jusqu’au village, j’en ai même perdu une chaussure, une jolie chaussure en maroquin, de celles que tu m’as rapportées la dernière fois que tu es allé au district. Heureusement, Michenka n’a pas hésité à aller me la rechercher.
Sans retirer sa main de celle de Kouzma Kouzmitch, elle caressa l’épaule du garçon assis à sa droite tout en regardant dans une autre direction.
— C’est moi qu’elle regarde, murmura Massa en offrant son profil à la jeune beauté afin qu’elle puisse l’admirer à son aise.
Ce n’est pas toi, c’est moi, faillit dire Eraste Pétrovitch, mais il se retint.
— Voyez-moi ça, ce matin elle cueillait des fleurs, bougonna une femme assise non loin. On était toutes aux champs en train de trimer, et Nastia, elle, pendant ce temps, elle se la coulait douce.
Un vieux communard vêtu d’un uniforme antédiluvien avec des épaulettes d’enseigne et la médaille de la « Conquête de la Tchétchénie et du Daguestan », se leva pour porter un toast.
— Chers camarades ! En ce jour du quatre-vingt-deuxième anniversaire de la bataille de Borodino, je veux lever ce verre d’hydromel à la gloire de l’armée russe ! Les Américains n’ont jamais vaincu personne à part les malheureux Mexicains, alors que avons battu Napoléon en personne ! A notre glorieuse patrie !
Puis, d’une voix chevrotante, il entonna : « Retentis, tonnerre de la victoire, réjouis-toi, brave Russie !10 »
Beaucoup le suivirent avec ferveur, mais pas tous.
Par exemple, la bossue, qui ne s’était pas assise un seul instant, veillant à ce que les assiettes de Fandorine et de Massa ne soient jamais vides. Non seulement elle s’abstint de chanter mais elle lâcha d’un ton caustique :
— Borodino, c’était il y a des lustres. Il serait temps de vaincre quelqu’un d’autre, sinon cela commence à être gênant.
C’est la fervente lectrice de Tchekhov, se rappela Fandorine en regardant son visage intelligent aux lèvres fines.
— P-pardon, mais que faites-vous de la campagne de Turquie ?
— C’est un borgne qui a vaincu un aveugle, et qui lui-même a fini par perdre la vue.
Etant du même avis en ce qui concernait la guerre des Balkans, Eraste Pétrovitch ne contesta pas.
— Mangez, mangez, insistait Evdokia. C’est moi qui ai préparé tous les plats. Je suis une sorte d’Olivier ici. J’ai lu qu’il y avait un restaurant célèbre à Moscou qui portait ce nom. On y mange bien ?
— Avant, oui. Mais ces dernières années, on y vient moins pour manger que pour… (Eraste Pétrovitch, gêné, chercha le mot adéquat.) Prendre du bon temps. Maintenant, il y a des cabinets privés au-dessus du restaurant.
— C’est une bonne combinaison, dit en riant Evdokia, manifestement peu encline à la pruderie. On attire les hommes avec le plumage, mais on les retient avec la bonne chère. Je l’ai toujours su, c’est pour cela que j’ai appris à cuisiner. Jusqu’à ce que notre Nastia ait l’âge (elle fit un signe de tête en direction de la jeune beauté au foulard rouge), c’était moi qui avais le plus de maris.
Là, la discussion qui commençait à être intéressante s’interrompit, car une grosse dame en blouse brodée de paysanne et pince-nez vint s’asseoir près de Fandorine.
— Vous-même, de quel Etat vous êtes-t’y ? demanda-t-elle, imitant de façon assez peu convaincante le parler populaire.
— Je suis de Boston.
— Et là-bas, y a-t’y beaucoup des nôtres ?
— Des Russes ? Pratiquement aucun.
— C’est donc que vous vivez au milieu des Américains, dit-elle avec un soupir désolé. Et y a longtemps que vous avez quitté le pays ?
— Cela va faire quatre ans. Mais je fais un tour en Russie de temps à autre.
La grosse femme s’anima.
— C’est comment là-bas, l’horreur ? La faim, la pauvreté ?
Eraste Pétrovitch était pessimiste quant à l’état des choses dans sa patrie, mais il n’eut pas envie de faire plaisir à son interlocutrice.
— Pourquoi donc ? Les journaux disent que l’industrie se développe, que le rouble se renforce. La pauvreté demeure, mais c’en est fini de la famine.
— Et vous le croyez ? C’est de la propagande, fit la dame avec une grimace de mépris. Croyez-vous qu’en Russie de simples paysans comme nous puissent se permettre un tel festin ? (Elle indiqua la table d’un geste circulaire et acheva sur un ton sans réplique :) C’est l’enfer là-bas, et chez nous, c’est le paradis. Un paradis construit de ces mains-là.
Après avoir exhibé à Eraste Pétrovitch et Massa ses doigts boudinés, la matrone s’éloigna fièrement.
— Kanojo mo wakuru naï na11, commenta le Japonais en clappant de la langue.
— Votre Chinois a dit qu’elle était idiote ? demanda Evdokia avec un sourire. Bien sûr, Lipotchka n’a pas inventé la poudre à canon, mais elle dit la vérité. Ici, c’est un vrai paradis. Particulièrement pour les gens comme moi.
Massa poussa un soupir.
— Je suis japonais.
Quant à Fandorine, il demanda :
— P-pour des gens comme vous ? Que voulez-vous dire, Evdokia… pardonnez-moi, j’ignore votre patronyme.
— Appelez-moi simplement par mon diminutif, Dacha. Ici, on ne fait pas de chichis… Vous êtes un vrai chevalier. Vous faites comme si vous n’aviez pas compris. Je faisais allusion à ma bosse. (Lançant en arrière son bras démesurément long, elle se tapa sur le dos et éclata d’un rire sans amertume.) Il faut dire que, contrairement aux autres filles et garçons, je ne suis pas venue ici pour l’égalité et la fraternité. Mais pour ma satisfaction en tant que femme. Et je ne me suis pas trompée. Chez nous, je n’aurais eu ni mari, ni enfants, ni travail. Mon seul avenir, c’était le couvent. Mais quand on ne croit pas en Dieu, cela a quelque chose de méprisable. Ici, par contre, j’ai plusieurs maris et j’ai mis au monde des enfants, et même quatre. Au début, les hommes venaient me voir par charité. Parce que, sur l’île de la justice, il ne doit pas y avoir d’offensés. Ensuite ils se sont habitués et sont restés. Je fais bien la cuisine, je sais écouter et, au besoin, consoler. Il n’y a rien de plus important pour les hommes.
— Ainsi aucune ombre ne vient t-ternir votre existence ?
Eraste Pétrovitch jeta un regard en biais du côté de Nastia en train de rire aux éclats.
L’ayant parfaitement compris, Dacha répondit :
— Vous voulez parler de Nastia ? Une ravissante gamine. Et pas sotte du tout. Elle a compris qu’avec un physique pareil on pouvait s’abstenir de travailler. La moitié des hommes sont fous d’elle, particulièrement les plus vieux, comme Kouzma. Elle m’a piqué deux maris, mais j’en ai quand même gardé trois. Et quant aux deux premiers, ils reviendront, j’en suis sûre. Cette jolie libellule ne s’éternisera pas ici. Elle se languit, s’ennuie. Elle veut voler vers d’autres horizons, mais n’arrive pas encore à se décider. Il y a de quoi avoir peur quand on n’a jamais rien vu d’autre que la Vallée du Rêve.
Eraste Pétrovitch appréciait la façon dont cette femme s’exprimait – calmement et sans méchanceté.
— Quoique, si les choses continuent à ce train-là, il ne restera plus aucun de nous ici, ajouta tristement la bossue. Les méchants à muselière noire briseront notre rêve…
Ce n’est qu’après le repas, au conseil, que l’on parla de l’affaire. A part le président, prirent part à la discussion deux autres membres parmi les plus âgés de la communauté : l’enseigne dont il a été question précédemment et un homme sécot portant des lunettes noires, qui expliqua d’emblée que sa vue avait souffert de son séjour dans un cachot sans lumière, où il avait été jeté à cause de ses convictions.