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Fandorine n’entendit rien de nouveau de la part de ce trio, sinon des plaintes et des lamentations. Certes, on lui promit l’aide dont il aurait besoin, hormis toute participation à des actions violentes.

Suivit l’interrogatoire des témoins. Il n’en sortit, hélas, quasiment rien.

Nastia ne trouva rien à ajouter à son récit.

Kharitocha, le berger dont le troupeau avait été décimé, n’avait pas eu le temps de distinguer grand-chose. Il avait vu des cavaliers avec des bandages ou des foulards noirs sur le visage. Les bandits criaient des paroles incompréhensibles, tiraient des coups de feu dans tous les sens. Il avait pris peur et s’était enfui. Même à la question la plus simple (n’apercevait-on pas des barbes sous les foulards des brigands ?), le garçon peina à répondre.

Eraste Pétrovitch se rendit sur le lieu du massacre, seul, dans la mesure où aucun des communards n’avait accepté de dépasser une limite signalée par un pieu surmonté d’un crâne. Dans le pré, gisaient ici et là des cadavres de moutons au-dessus desquels tournoyaient des nuées de mouches. Tout en se pinçant le nez à cause de l’horrible odeur, Fandorine entreprit d’extraire quelques balles fichées dans les arbres. Des balles sans rien de particulier : de fusils, de carabines, de revolvers. Bon, en tout cas, une chose était sûre, cette histoire d’attaque n’était pas une invention.

Ensuite, il examina les deux crânes. Il ne découvrit là non plus rien qui pût lui être utile. Le premier présentait un impact de balle dans la zone sincipitale. Quelqu’un avait tiré de derrière et d’en haut à une distance très rapprochée. De toute évidence, depuis son embuscade, derrière un arbre ou un rocher. Cela s’était produit une quinzaine d’années plus tôt, sinon une vingtaine. Le second crâne était encore plus vieux. Sans altération autre qu’une trace de couteau sur le dessus. On l’avait sans doute scalpé, mais en appuyant le couteau plus fort que nécessaire.

Dans ce coin, les sentiers de montagne devaient regorger d’ossements humains datant de l’époque des Indiens.

Sur le territoire qui auparavant appartenait à la commune et qui avait désormais été annexé par les Foulards noirs, Fandorine découvrit de nombreuses traces de chevaux. Toutefois, elles ne le menèrent pas loin. Seulement jusqu’aux rochers. A partir de là, les sabots ne laissaient pas d’empreinte sur la pierre nue. Pour suivre une telle piste, il fallait posséder une expérience dont était privé l’homme de la ville qu’était Fandorine.

Il faisait déjà nuit quand il rentra au village. Les communards, rassemblés en un groupe compact, attendaient ce qu’allait raconter le spécialiste.

Mais Eraste Pétrovitch ne leur raconta rien. Il ordonna à Massa d’atteler et, sans un mot, monta en selle.

— Où partez-vous à la nuit tombée ? ne put s’empêcher de demander Kouzma Kouzmitch.

— Je vais faire un t-tour. Pour vérifier mon hypothèse numéro un.

Blanche-Neige et les sept nains

L’hypothèse numéro un était pour l’instant la seule. Et, selon Eraste Pétrovitch, la plus logique.

Dans un espace clos cohabitent deux voisins dont les relations sont tellement mauvaises qu’ils se sont séparés l’un de l’autre par une barrière. Les communards sont des gens pacifiques et accommodants, tandis que les mormons exilés sont, d’après les récits, des gens belliqueux et vindicatifs. Ils ne font pas de quartier avec les étrangers et savent parfaitement manier les armes.

Concernant les célestins, voici ce que Fandorine avait pu apprendre.

L’apôtre Moroni et six de ses frères avaient quitté l’Utah, ancien bastion de leur antique religion, quand les pères de l’Eglise mormone avaient vacillé sous la pression des autorités et commencé à se demander si la communauté ne devait pas rompre avec la polygamie. En 1890, le quatrième président de l’Eglise, Wilford Woodruff, avait publié un manifeste interdisant aux mormons d’avoir plus d’une femme, et les célestins avaient cessé définitivement toute relation avec leurs anciens coreligionnaires.

Leur société était encore plus coupée du monde extérieur que le Rayon de Lumière. Ils ne laissaient personne pénétrer sur leur territoire. En chemin, Kouzma Kouzmitch avait raconté que Moroni avait mis le « chef de la police » de Splitstone devant le choix suivant : qu’il pointe son nez, et il serait abattu sur place ; qu’il se tienne à distance et il recevrait cent dollars par mois. Etant donné que cette somme équivalait à deux fois son salaire, le marshal avait bien volontiers accepté (qu’attendre d’autre de ce héros au nez rubicond ?). Il déclara que la question de la juridiction de Dream Valley était litigieuse. Il n’était d’ailleurs pas certain que la vallée fît partie du district dont il avait la responsabilité. Tant que ce litige ne serait pas tranché par les autorités compétentes, il n’aurait rien à faire là-bas. Par la même occasion, il déclina toute responsabilité pour ce qui pourrait également se passer dans la partie russe, ce qui se révéla très utile par la suite, quand la bande de brigands fit son apparition.

Ainsi, personne ne touchait aux célestins, personne ne les empêchait de vivre selon leurs coutumes.

Chacun des frères avait plusieurs femmes, le chef en ayant à lui seul pas loin d’une douzaine. Les familles avaient de dix à vingt enfants. Dans la population adulte, l’équilibre entre hommes et femmes était maintenu grâce au fait que, une fois atteinte la majorité, seul le fils aîné avait le droit de rester à la maison. On le mariait, généralement à deux femmes à la fois : des cousines. Les autres fils étaient « envoyés dans le monde » et ne pouvaient revenir que s’ils ramenaient avec eux au moins deux jeunes filles nouvellement converties, appelées « tourterelles ».

Les célestins étaient riches. Ils n’admettaient aucun livre hors l’Ancien Testament. Ils étaient travailleurs. Très superstitieux. Excellents cavaliers. Ils portaient des chapeaux particuliers avec une haute calotte en pointe, pour que leurs pensées se dirigent vers le haut, en direction du ciel. Les hommes ne se rasaient que la moustache, mais ne touchaient pas à leurs poils de barbe, car y résidait toute leur sainteté.

Ayant entendu parler de la bande des Foulards noirs, dont personne n’avait jamais vu les visages, les barbus avaient décidé de tirer parti de la situation. Une ruse cousue de fil blanc. Il n’était même pas nécessaire de recourir au bon vieux principe du « cherche à qui profite le crime ». Il n’y avait tout simplement pas d’autres suspects. Quant à la minable histoire du fantôme sans tête, elle avait sûrement été inventée par ces mêmes célestins. Dans leur esprit indigent, ce subterfuge enfantin devait brouiller les pistes et donner l’impression qu’eux-mêmes étaient victimes.

Hélas, dans l’Ouest américain tout est primitif, même les desseins criminels, se dit Eraste Pétrovitch.

Il lui fallait sans délai, dès le soir même, mettre un point final à cette histoire idiote. Il pourrait alors rentrer et poursuivre son travail sur le perfectionnement du frein d’arrêt…

Les pensées de Fandorine prirent une direction plus intéressante. La vraie vie était là-bas, dans le laboratoire de génie mécanique du Massachusetts Institute of Technology, où se forgeait l’avenir de l’humanité, un avenir radieux, fondé sur la raison. Face à cela, les mystères à quatre sous de Dream Valley n’étaient qu’absurdités.

La jument rousse avançait à pas réguliers, flottant sans bruit au-dessus de la nappe de brouillard qui couvrait l’herbe. Ses sabots étaient enveloppés de chiffons pour ne pas faire de bruit. Le camouflage par contre laissait à désirer. A la lumière du jour, le costume blanc sali pouvait ne pas paraître blanc, mais dans l’obscurité il ressortait très distinctement.