En revanche, il était impossible de voir ni d’entendre Massa. Il restait caché à distance, protégeant les arrières. Il avait laissé au village ses bottes à éperons et mis à la place des chaussettes russes et des laptis, chaussures tressées en écorce de bouleau prêtées par Kouzma Kouzmitch. Il ne suivait pas le sentier et restait dans l’ombre.
Pendant environ un quart d’heure, Eraste Pétrovitch suivit au pas la clôture en bois qui séparait la vallée en deux, dans l’espoir de trouver un passage. Il commença à envisager de sauter la barrière et retira même son fusil de l’étui fixé à la selle, afin de ne pas risquer de blesser son cheval en franchissant l’obstacle.
Soudain, un étrange bruissement se fit entendre, une chose longue et fine fendit l’air et, avant même que le cavalier ait compris de quoi il retournait, un nśud de corde lui tomba sur les épaules. L’instant suivant, Fandorine était sauvagement arraché de sa selle.
Le Remington alla voltiger dans un cliquetis métallique. Eraste Pétrovitch avait jadis appris l’art de tomber en douceur, mais, faute d’entraînement, il avait perdu les réflexes. Il n’eut pas le temps de bien contracter certains muscles tout en relâchant les autres comme il l’aurait fallu, et il atterrit si lourdement que ses oreilles se mirent à tinter avec fureur. D’ailleurs, un homme qui n’aurait pas du tout appris à tomber se serait sans doute brisé le cou après une telle voltige.
Si, à cause de l’ignoble bruit qui résonnait dans sa tête, Eraste Pétrovitch resta sourd quelques secondes, il distingua en revanche parfaitement les deux taches sombres apparues de l’autre côté de la clôture. Un arbre craqua, et les taches se muèrent en ombres furtives.
Fandorine restait allongé, immobile, le bras retourné dans une position anormale, comme quelqu’un qui gît sans connaissance. Pourvu seulement que Massa ne se précipite pas à son secours. Mais il ne le ferait pas, c’était un homme d’expérience.
A en juger par les mouvements et les voix, les gens qui s’approchaient prudemment d’Eraste Pétrovitch étaient très jeunes.
— Qu’est-ce que t’en penses, on le descend ? demanda le premier d’une voix tendue aux accents enfantins.
Le deuxième ne répondit pas tout de suite.
— Tu as la balle d’argent ?
— Evidemment, qu’est-ce que tu crois ?
Ils se tenaient à environ trois pas, comme s’ils hésitaient à venir plus près.
— Attends un peu. (Bruit d’un flacon qu’on débouche.) On va d’abord l’asperger d’eau bénite.
Des gouttelettes froides arrosèrent Eraste Pétrovitch. C’était quoi, cette comédie ?
Les deux garçons (ils ne devaient pas avoir plus de vingt ans) marmonnèrent en chśur une prière :
— … Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal. Amen.
— Et la tête, il en a une ? demanda le premier en reniflant.
— Oui, on dirait qu’il en avait une… Quoique avec ces suppôts de Satan, on ne sait jamais… Tu l’as vu flotter au-dessus du sol ? C’était comme s’il volait. Brrr !
— Je vais toucher… (Il frappa la tête de l’homme à terre avec le canon de son fusil.) Il a une tête !
Bon, cela commençait à bien faire.
De là où il était, sans se lever, Eraste Pétrovitch réalisa un double fauchage. Ses jambes se mirent à décrire des cercles, telles des aiguilles folles sur le cadran d’une horloge, et l’un de ses agresseurs s’écroula en arrière avec un hurlement. Pour ce qui est du second, Fandorine se souleva légèrement, l’attrapa de la main gauche par la ceinture et le tira à lui, en même temps qu’il lui plantait son poing droit à la racine du nez. Après quoi, il ne resta plus qu’à se tourner vers le premier, et avant qu’il ne reprenne ses sens, lui assener un léger coup sur les vertèbres cervicales.
Et voilà, les deux oiseaux étaient maintenant paisiblement allongés l’un à côté de l’autre.
S’ébrouant, Fandorine se leva. Il arracha avec fureur le lasso qui entourait ses épaules et l’envoya promener.
— Massa, que diable, où es-tu ? Qu’est-ce que tu fiches là-bas ?
Le Japonais sortit lentement de l’obscurité, tenant la jument rousse par la bride.
— On peut dire que tu me couvres bien ! rugit Eraste Pétrovitch, frottant son coude meurtri dans la chute. Et si ce n’était pas un lasso qu’ils avaient envoyé ? S’ils m’avaient tiré dessus de deux fusils à la fois ? Qu’est-ce qui se serait passé ?
— Je vous aurais vengé sans pitié, maître, répondit avec insouciance l’indigne assistant. Regardons plutôt qui sont ces gens. Ce sera intéressant.
Pendant que Fandorine sortait sa lampe d’une des poches de sa selle, Massa ligota rapidement les deux prisonniers puis les retourna sur le dos.
Ils ne portaient pas de foulards noirs, telle fut la première chose que remarqua, non sans une certaine déception, Fandorine, quand le rayon électrique éclaira les visages des deux brigands. Comme supposé, il s’agissait de vrais gamins. L’un avait sur les joues et le menton un long duvet ridicule rappelant celui des canards. Les poils du second étaient plus drus et plus longs, mais encore très rares.
— Mais où sont donc leurs f-fameux chapeaux à bout pointu ? marmonna Fandorine.
Massa partit en quête de l’autre côté de la clôture et, des buissons, rapporta deux couvre-chefs de forme inhabituelle. Immédiatement, il coiffa l’un d’entre eux.
— Retire ça, dit Eraste Pétrovitch à la vue de la silhouette dense, ronde et se terminant en pointe de son serviteur. Tu as l’air d’une p-poire à lavement.
— Et vous, maître, vous vous êtes fait prendre au lasso par deux blancs-becs, rétorqua le Japonais, vexé.
— Bon, ça va, ça va. Aide-moi plutôt.
A deux, ils balancèrent les célestins inconscients en travers du cheval.
— On les ramène là-bas ? demanda Massa en indiquant le village russe d’un mouvement de tête.
— Là-bas, fit Fandorine en montrant la direction du village des célestins. Et toi, disparais. Au cas où, tu sais ce que tu as à faire.
Massa recula tout en saluant et se fondit dans l’obscurité.
D’un coup de pied, Eraste Pétrovitch brisa un morceau de la barrière et mena la jument à travers le champ à l’extrémité duquel brillaient des feux.
Le village des mormons dissidents était logé au creux d’un énorme éperon rocheux. L’arrière était protégé par des parois verticales montant jusqu’au ciel, tandis que devant s’alignait, menaçante, une palissade en rondins aux bouts pointus. Solidement bâtie, elle s’appuyait à chaque extrémité à la montagne ; au centre, au-dessus d’un portail massif, s’élevait une tour de guet. Tout l’espace s’étendant devant cette forteresse, fruit des efforts conjugués de l’homme et de la nature, était éclairé par des flambeaux plantés dans la terre. Impossible d’approcher sans être vu.
Mais il n’était aucunement dans les intentions de Fandorine de passer inaperçu.
Alors qu’il pénétrait dans l’espace éclairé, à tout hasard, pour que le vigile ne lui tire pas dessus, il se plaça derrière la croupe de son cheval et cria à pleine voix :
— Hé, de la tour !
Les deux jeunes ficelés sur le cheval avaient repris connaissance. Ils se tortillaient, grognaient (Massa n’avait pas manqué de placer un bâillon entre les mâchoires de chacun d’eux).
— Qui va là ? demanda une voix tremblante depuis la tour de guet. Tu es un homme ou le démon ? Frères, frères !!!