Выбрать главу

Il fit sonner le tocsin, et aussitôt, derrière la palissade, montèrent des cris et le martèlement d’une multitude de pas.

Il fallait attendre un peu.

— Du calme, arrêtez de vous tordre dans tous les sens, dit Eraste Pétrovitch aux prisonniers. Si vous m’obéissez, je vous libère bientôt.

Entre les extrémités taillées en pointe des rondins apparurent des têtes surmontées de chapeaux coniques, scintillèrent des canons de fusils.

— Dites que c’est vous, intima Fandorine en retirant leur bâillon aux deux jeunes célestins.

— C’est nous ! C’est nous ! se mirent docilement à crier ces derniers.

— Qui ça, « nous » ? répondit une voix de basse. Si vous êtes les esprits des ténèbres, vous feriez mieux de passer votre chemin. Nous avons des balles d’argent et de l’eau bénite !

— Josiah et Absalom ! On nous a ligotés.

— Qui vous a ligotés ?

Estimant le moment propice, Eraste Pétrovitch s’écarta de derrière le cheval.

— Moi ! Je m’appelle Eraste Pétrovitch. Je traversais la vallée à cheval, quand ces deux vauriens m’ont attaqué sans prévenir. J’aurais pu les tuer. Ou les conduire chez le marshal. Mais j’ai eu pitié d’eux. Ce ne sont que des gamins.

Derrière la palissade on se consulta. Puis la même voix de basse cria :

— Eraste Pétrovitch, c’est un bon nom. Tu es de nos frères, tu es mormon ?

— Non, je suis russe. Je suis venu rendre visite à mes compatriotes. Qu’est-ce que je dois faire de ces deux brigands ? S’ils ne sont pas de chez vous, je les conduis à Splitstone.

Nouveau conciliabule, un peu plus long. Puis une porte grinça.

— Ce n’est pas grave que tu sois russe. Tous les hommes sont frères. Entre, brave homme. Tu as agi avec miséricorde.

Sur un espace triangulaire resserré entre la palissade et l’escarpement, s’élevaient sept maisons principales à un étage, avec leurs bâtiments agricoles. Un peu à l’écart, on distinguait des granges, une vaste étable, une porcherie, la forge, le corral. Partout brûlaient des lampes à huile, et il était visible qu’ici chaque parcelle de terre faisait l’objet d’amour et de soin attentif. Au milieu scintillait l’eau sombre d’un petit étang idyllique. Des parterres de fleurs embaumaient. Un pont si petit qu’on eût dit un jouet enjambait un joli ruisseau bordé de pierres.

Une autre sorte de paradis terrestre, pensa Eraste Pétrovitch en promenant son regard sur les « Frères Célestes » qui s’étaient précipités dehors.

En vérité, il s’agissait pour l’essentiel de sśurs. Toutes portaient des tabliers blancs, et leurs visages disparaissaient presque complètement sous d’énormes bonnets de dentelle. Les femmes se tenaient en groupes compacts devant leurs maisons respectives et se contentaient de regarder, laissant les hommes agir.

Ces derniers étaient peu nombreux, environ une vingtaine. D’âges divers, mais semblablement habillés : chapeaux pointus, costumes sombres, chemises blanches sans cravate. Tous portaient la barbe très longue, pour certains jusqu’en dessous de la ceinture.

Celui qui commandait était un petit homme aux épais sourcils, d’environ cinquante ans, avec une redingote marron et une boucle d’argent à son chapeau. Ce devait être lui qui avait mené les discussions depuis la tour. Fandorine pensa qu’il s’agissait de l’apôtre, mais, ainsi que la suite le montra, il se trompait.

Pendant que les célestins détachaient puis interrogeaient les jeunes gens aux noms bibliques, le petit homme aux épais sourcils s’éclipsa un moment, puis revint et entraîna Eraste Pétrovitch à l’écart.

— Au nom de l’apôtre Moroni et de toute notre communauté, je te présente mes profondes excuses, noble voyageur. Pardonne à nos frères leur déraison. Ils ont agi de leur propre chef et seront sévèrement punis. Je suis Razis, un ancien. Les autres anciens et l’apôtre lui-même te prient de leur faire l’honneur de venir discuter.

Tout en s’inclinant respectueusement, il indiqua la plus grande des maisons, sur laquelle on distinguait la silhouette noire d’une croix en fer forgé.

— M-merci.

Avant de suivre l’ancien, Eraste Pétrovitch se retourna et d’un rapide regard parcourut la palissade hérissée.

Parfait : à l’extrémité, juste au pied de l’escarpement, il distingua une tache ronde entre les pointes. C’était Massa qui avait pris là son poste d’observation.

La vaste pièce aux murs blancs était vide. Fandorine se retourna, mais Razis, qui l’avait laissé passer devant, s’était comme évaporé. Haussant les épaules, Eraste Pétrovitch franchit le seuil et regarda autour de lui.

L’ameublement était succinct, mais en même temps solennel ; d’une certaine manière, l’un n’empêchait pas l’autre. Longue table avec sept hauts fauteuils de bois massif ; celui du centre, au dossier entièrement sculpté de motifs compliqués, rappelait un trône. En face, une chaise isolée, apparemment destinée à l’hôte. Ou bien à l’accusé ?

Seul élément décoratif : une imposante gravure représentant un magnifique temple gothique dans lequel Eraste Pétrovitch reconnut la fameuse cathédrale mormone de Salt Lake City.

C’était tout ce qu’il y avait à regarder dans la pièce. Commençant à trouver le temps long, Fandorine prit place sur la chaise, et aussitôt, comme si elle avait justement attendu ce moment, la porte blanche à double battant située à l’extrémité opposée s’ouvrit en grand.

Dans la salle, sept hommes vêtus, comme Razis, de redingotes marron et portant de longues voire très longues barbes entrèrent cérémonieusement et s’installèrent avec solennité à leur place. Tous étaient petits et râblés, avec des sourcils touffus. On voyait tout de suite qu’ils étaient frères.

Le fauteuil central était occupé par un solide gaillard à cheveux gris, aux joues rouges et à la bouche démesurément large, pincée et sévère. A l’instar des autres, il portait un chapeau orné d’une large boucle, mais pas en argent, en or. Ce ne pouvait être que l’apôtre Moroni, sinon qui d’autre ?

Il n’y eut aucune parole de bienvenue. Les sept frères regardèrent fixement l’homme en costume d’un blanc grisâtre. Même Razis qui, pourtant, avait eu la possibilité d’admirer le Russe précédemment.

Eraste Pétrovitch, à son tour, examina les anciens de la communauté. Je suis comme Blanche-Neige et les sept nains, se dit-il, et il se mordit la lèvre pour ne pas sourire.

— Nous vivons des temps terribles, dit Moroni d’une voix grinçante, les autres acquiesçant de la tête en silence. Josiah et Absalom sont braves mais irréfléchis. Ils ont décidé à leurs risques et périls de dépister le diable venu attaquer notre paisible communauté. Selon leurs dires, une silhouette blanche à cheval a émergé sans bruit de la nuit. Et voilà, ils ont imaginé le pire.

— Je ne chevauchais pas sur vos terres, mais du côté russe.

— Les gamins ont vu un cavalier armé d’un fusil. Tout le monde sait que les Russes sont des pleutres et ne portent pas d’armes. Qui es-tu en réalité ?

Eraste Pétrovitch expliqua brièvement l’objet de la mission que lui avait confiée le colonel Star, tout en observant les visages des anciens. Ces derniers l’écoutaient avec la plus grande attention. A l’évocation des Foulards noirs, certains esquissèrent un sourire, sans malice ni méchanceté, mais plutôt avec mépris.

— Tu es un homme courageux si tu parcours la vallée seul la nuit ! s’exclama Razis. Aucun des nôtres ne s’y risquerait. Même ces chiens fous d’Absalom et Josiah sont partis à deux !

— Pourquoi devrais-je craindre les b-bandits ? Je ne suis pas venu ici pour m’en cacher mais pour les trouver. Mister Star est prêt à s’entendre avec eux.