Il fit une pause éloquente, mais la réponse de Moroni fut inattendue :
— Notre ancien, Razis, ne parle pas de bandits. Premièrement parce qu’il n’y en a pas dans la vallée, sinon nous le saurions. Deuxièmement, les célestins ne craignent aucun habitant de la terre, à plus forte raison de pitoyables voleurs.
— Qui craignez-vous donc alors ? demanda Fandorine avec un sourire. Pas un prétendu cavalier sans tête, tout de même ?
Sa question moqueuse créa le trouble parmi les frères. Ils se mirent à murmurer entre eux, et ceux qui étaient assis aux extrémités bondirent de leur siège pour venir prendre part au conciliabule.
Eraste Pétrovitch détourna délicatement le regard, mais ne manqua pas pour autant de tendre l’oreille. Le sujet du débat était obscur, mais, apparemment, les opinions divergeaient.
— Tu connaissais l’existence du Cavalier sans Tête et tu es néanmoins parti te promener dans la nuit ? demanda l’apôtre, incrédule.
— Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
Fandorine n’arrivait pas à comprendre : était-ce possible que ces gens d’un âge respectable, censés avoir acquis une certaine sagesse, puissent sérieusement croire à un fantôme ?
— Tu as entendu parler de l’Indien et de son étalon truité ? interrogea Moroni, toujours sur le même ton.
Il était temps d’y voir clair dans toutes ces salades. La veille, c’était le Noir, Washington Reed, qui effrayait tout le monde au saloon, maintenant c’était au tour de ces sept nains.
— Je vous serais reconnaissant si vous me parliez plus en d-détail du Cavalier sans Tête.
L’apôtre fit signe à l’ancien assis à sa droite.
— Relate, Jérémie, comme tu sais le faire.
Le vieil homme à la barbe blanche nommé Jérémie ne se fit pas prier. De toute évidence, il jouissait dans la communauté d’une réputation de grand conteur.
Après s’être bruyamment raclé la gorge, ce qui en soi était d’assez mauvais augure, l’ancien entama son récit avec des intonations et des mimiques de tragédien provincial.
— Le 23 août était le treizième anniversaire du terrible jour. Cela faisait treize ans exactement !
Il avait lancé ces derniers mots sur le ton du prophète annonçant la fin des temps. Les frères se signèrent à l’unisson.
— Au temps de la fièvre de l’or, il n’était en ces lieux de plus farouche bandit qu’un chef indien de la tribu lakota nommé Roc Brisé. Il mesurait sept pieds de haut et chevauchait un immense cheval truité qui combattait avec ses sabots avant. Roc Brisé traitait les colons de « nuée de sauterelles pâles » et ne les considérait pas comme des êtres humains, les tuant tous indistinctement, y compris femmes et enfants. Ce sauvage assoiffé de sang pensait que les Blancs étaient aussi nombreux parce que leurs morts ressuscitaient et réapparaissaient indéfiniment sur la terre des Indiens. C’est pour cette raison qu’il transperçait le tympan de ses victimes. Un chamane lui avait dit qu’en procédant ainsi l’âme disparaissait sous terre et ne revenait plus.
« Tu as évidemment entendu parler de cet énorme ramassis de tribus indiennes qui, en 1876, a anéanti le 7e régiment de cavalerie du général Custer, ne laissant pas un seul homme vivant ? demanda Jérémie. Beaucoup évoquèrent alors un terrible mystère.
— J’ai entendu parler du massacre de Little Big Horn. Mais j’ai aussi entendu dire qu’en son temps George Custer était sorti dernier de sa promotion à l’académie militaire. Ce qui, sans doute, explique le « terrible mystère ».
— Je ne parle pas des raisons de la défaite mais de l’effrayante découverte que firent les éclaireurs qui, les premiers, arrivèrent sur le champ de bataille. (Jérémie passa à un murmure terrifiant.) Chacun des deux cent soixante-six soldats et officiers avait les oreilles transpercées. Voilà le genre d’homme qu’était Roc Brisé. Ce n’est pas un hasard si, du Colorado au Montana, on se servait de lui pour faire peur aux enfants. Tous les autres chefs avaient été depuis longtemps tués, ou s’étaient rendus et fixés dans les réserves, mais Roc Brisé continuait de sillonner les prairies et les montagnes avec ses Peaux-Rouges, semant partout la mort et la terreur. Il échappa par miracle à moult pièges et embuscades. Chaque fois, son cheval permettait au scélérat d’échapper aux poursuites. Mais un beau jour, ce fut la fin pour Roc Brisé aussi. Comme c’est le cas pour beaucoup d’hommes, c’est une femme qui causa sa perte.
Dans un bel ensemble, les anciens hochèrent la tête. Polygames invétérés, on pouvait les considérer comme experts en la matière.
— On l’appelait Geai Bleu. Une squaw ordinaire, sans rien de spécial. Je l’ai vue par la suite dans la réserve. Maigre, rien ici, rien là, montra Jérémie sur son propre corps. Mais Roc Brisé était fou d’elle. Et quand les éclaireurs du colonel McCanley encerclèrent son camp près de Cotton Creek (c’est à quinze miles d’ici), il engagea des négociations avec la cavalerie, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors. Auparavant, il aurait ordonné à ses guerriers d’abandonner femmes et enfants, aurait foncé comme un ouragan et disparu sur son diable truité. Mais là, à cause de Geai Bleu, il hésita. Il se rendit dans des conditions honorables, contre l’engagement qu’on ne toucherait à aucun Indien et que tous pourraient gagner la réserve. Le colonel en personne serra la main de Roc Brisé pour sceller l’accord. Et il tint parole. Enfin, presque. Au premier bivouac, là-bas, près du canyon du Serpent (le narrateur montra un point quelque part vers le haut), pendant que le colonel McCanley dormait ou faisait semblant de dormir, des volontaires traînèrent le chef indien jusqu’au bord du précipice et le pendirent. Pour toutes ses actions sanglantes et particulièrement les oreilles transpercées. Personne ne lorgna sur le cheval truité, bien qu’il s’agît d’une bête remarquable : on l’abattit purement et simplement, sans même récupérer sa peau. En revanche, tous les autres prisonniers furent loyalement conduits dans la réserve… C’est donc ainsi que Roc Brisé fut pendu le 23 août 1881 à quelque cinq cents pas d’ici. Si nous avions su qu’une aussi sombre affaire s’était déroulée en ces lieux, pour rien au monde nous ne nous y serions installés.
— Assurément, soupira Moroni.
Et chacun de répéter à son tour : « Assurément. »
— L’histoire est sans conteste p-pittoresque, mais quel rapport avec le cavalier sans tête ?
— C’est vrai, Jérémie, tu as omis de parler de la tête, dit le frère apôtre sur un ton de reproche.
— Je gardais cela pour la fin…
Jérémie se pencha en avant et, cette fois sans jouer la comédie, tremblant de peur pour de bon, il murmura :
— Là-bas, tout au bord du canyon se trouvait un arbre sec. Il y est d’ailleurs toujours… Les volontaires nouèrent une longue corde autour du cou de l’Indien et le poussèrent dans le vide. Mais le corps de celui-ci était puissant, lourd… Les vertèbres n’ont pas tenu, et sur la corde seule est restée à se balancer la tête arrachée avec le cou… Le vieux Nègre Washington Reed, qui se trouvait sur place et a tout vu, a tout de suite dit : « Ne vous faites pas d’illusions. L’Indien reviendra rechercher sa tête. » Et c’est ce qui s’est passé. Le chef est revenu. Il erre dans la vallée, cherche ce qu’il a perdu…
L’apôtre se mit à marmonner un psaume destiné à se protéger des forces impures, que les anciens reprirent en chśur.
— Quelqu’un d’entre vous a-t-il vu le Cavalier sans Tête de ses p-propres yeux ? demanda Fandorine après avoir attendu que la prière fût finie.
— La première fois dans la nuit du 23 août, confirma Moroni, se tournant vers l’ancien qui siégeait à sa gauche. Judas, tu y étais.