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Ce dernier, contrairement à Jérémie, n’avait aucun don d’élocution.

Grattant sa barbe touffue, Judas grommela à contrecśur :

— J’ai déjà tout raconté cent fois… Bon, je n’arrivais pas à dormir. Je suis sorti faire un tour, regarder la lune. Au-dessus du ravin, il faisait bon, il y avait un petit vent frais. Tout à coup, un bruit de sabots. Je me dis : qui ça pourrait être ? Et là, juste au bord, lui. (Judas frissonna.) Sans tête. Le cheval est tacheté, comme une vache. Il se cabre, juste au-dessus du précipice, à côté de l’arbre sec. Il fait demi-tour et part au galop… Evidemment, je me suis rappelé Roc Brisé. Ça m’a fait un coup au cśur. C’est à peine si j’ai pu me traîner jusqu’à la maison…

Le récit méritait incontestablement une certaine attention : les gens tels que Judas ne savaient ni mentir ni inventer.

— N’y a-t-il que mister Judas qui ait vu le cavalier ou quelqu’un d’autre encore ?

— Le jeune Saül l’a vu également. Du moins nous le pensons, répondit obscurément Moroni.

— Il l’a sûrement vu, comment pourrait-il en être autrement ? fit remarquer un des anciens.

— Et tout ça, parce qu’il n’a pas écouté son père ! s’exclama un autre avant d’éclater en sanglots.

Ses voisins le serrèrent dans leurs bras, le consolèrent.

— Saül était le fils de Mathusalem, expliqua tristement l’apôtre en regardant l’homme qui pleurait. Le plus intrépide de nos jeunes. Rien ne lui faisait peur. Et maintenant, nous ne savons plus quoi faire de lui. L’enterrer en terre consacrée ou simplement lui creuser un trou n’importe où ?

Eraste Pétrovitch écoutait, le front plissé. L’histoire du Cavalier sans Tête commençait à lui paraître moins amusante qu’il ne lui avait semblé au début.

— Que s’est-il passé ?

— Allons-y. Tu verras toi-même…

Dans la cave froide qui, en temps ordinaire, était visiblement utilisée pour conserver les denrées, un cercueil en bois brut était à même le sol. Dedans, entouré de toutes parts de glaçons, reposait le défunt. Sauf qu’il n’avait pas du tout l’air reposé. Son visage violet était figé en une grimace de terreur inexprimable ; quant à ses yeux, bien que recouverts de pièces de monnaie en argent, on voyait à la façon dont les sourcils s’étiraient vers le milieu du front qu’ils étaient sortis de leur orbite.

— Regarde, dit Moroni en approchant la lampe d’un côté puis de l’autre.

Les deux oreilles du mort étaient noires de sang coagulé.

— Les t-tympans ont été transpercés ? prononça doucement Eraste Pétrovitch avec un frisson involontaire. On ne peut laisser les choses en l’état. Il faut y voir clair dans cette histoire.

L’apôtre soupira, l’air abattu.

— Comment peux-tu y voir clair dans les menées du diable ?

— Je fais comme pour celles des hommes. (Serrant les dents, Fandorine tira le linceul qui recouvrait le corps, à la recherche d’éventuelles lésions.) Il faut dresser une liste d’hypothèses et, ensuite, les examiner l’une après l’autre.

Le corps ne présentait aucune blessure.

— De quoi est-il m-mort ?

Les anciens chuchotèrent entre eux. De nouveau, ils semblaient en désaccord.

— De peur, répondit Moroni. Nous avons trouvé Saül le matin, près du canyon du Serpent. Il gisait face contre terre. Sans une égratignure, avec les oreilles percées, c’est tout…

Il leva la main pour intimer aux frères l’ordre de se taire.

— Dis-moi, le Russe, peut-être que tu ne crois pas en Dieu ? demanda l’apôtre sans réprobation, et même comme avec espoir.

— C’est une question compliquée. On ne peut y répondre par oui ou par non.

Le vieux Razis s’exclama :

— Ah, ah ! C’est bien ce que je pensais ! Seul un mécréant peut faire une telle réponse ! Et si tu ne crois pas en Dieu, cela veut dire que tu ne crois pas non plus au diable.

— En effet, je ne crois pas, avoua Eraste Pétrovitch.

— Je vous le dis, c’est la Providence qui nous l’a envoyé !

Razis se tourna vers les autres et se mit de nouveau à parler tout bas. Fandorine ne distingua qu’une bribe de phrase : « C’est encore mieux que… »

Impossible de savoir de quoi Razis essayait de convaincre les autres frères. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y parvint pas.

— On fera comme j’en ai décidé ! trancha Moroni en élevant la voix. Assez discuté !

Il tira sa montre de sa poche, en fit éloquemment claquer le couvercle, et la discussion fut close.

— Il est minuit passé, et nous nous levons tôt, dit poliment mais fermement l’apôtre en se tournant vers Fandorine. Nous te sommes reconnaissants, mais le règlement de la communauté ne nous permet pas d’abriter un impie. Dis, où pouvons-nous te trouver ? Il est possible que nous ayons quelque chose à te demander.

— Au village russe, ou bien à l’hôtel Great Western, dit Eraste Pétrovitch. En effet, il est temps de partir.

Dehors, on lui amena son cheval, on lui exprima de nouveau excuses et remerciements, mais tout cela à un rythme clairement accéléré.

Curieux, pensa Fandorine, et, avant de monter en selle, il essuya son front de sa main ouverte vers l’extérieur, ce qui, dans le langage gestuel des ninjas, voulait dire « reste où tu es ».

On lui répéta au moins trois fois qu’il devait partir vers la gauche, que par là le chemin jusqu’à la haie était plus court. On lui proposa un guide avec insistance, mais Eraste Pétrovitch parvint à s’en dépêtrer.

Il prit effectivement à gauche, mais environ deux cents pas plus loin il effectua un large demi-cercle et revint vers la palissade. Toutefois, il ne se dirigea pas vers les portes mais vers l’extrémité adossée à la paroi rocheuse.

Il mit pied à terre à une distance respectable, s’approcha furtivement de la palissade en prenant soin de rester dans l’ombre du rocher.

— Par ici, maître, par ici, lui indiqua Massa à voix basse.

Le Japonais posa l’un sur l’autre trois tronçons de sapin laissés là depuis l’époque de la construction de la palissade et se percha tout en haut, ce qui lui offrait la possibilité de voir tout ce qui se passait à l’intérieur de la forteresse des célestins.

— Alors, qu’est-ce que tu vois ?

Eraste Pétrovitch s’assit par terre, adossé à un rondin.

— Ils s’agitent. Ils courent. Les fenêtres restent éclairées.

— Ils attendent quelqu’un. C’est pour cela qu’ils m’ont envoyé promener aussi p-précipitamment. Ce sera intéressant de voir qui cela peut être à une heure pareille. Patientons.

Ils restèrent un moment silencieux.

Puis le Japonais murmura :

— Maître, dans ce village les femmes sont dix fois plus nombreuses que les hommes. Pourquoi ?

L’explication suscitait chez lui le plus vif intérêt.

— Si je devais passer ma vie entière dans cette vallée, dit pensivement Massa, je n’irais pas m’installer chez les Russes, je me ferais frère céleste. Et vous, maître ?

Essayant de s’imaginer d’abord en communard, ensuite en célestin, Fandorine frissonna d’horreur :

— Mieux vaut encore être le Cavalier sans Tête.

Sur quoi il parla à son adjoint de la légende et du cadavre dans la glacière. Massa hocha la tête et clappa de la langue.

— Oui, tout peut arriver. Tenez, dans la ville d’Edo, au temps du shogun Tsunayoshi, il y a eu un cas pareil. Le seigneur Tsunayoshi préférait les chiens à ses sujets à deux pattes, c’est pour cela qu’on le surnommait shogun Chien. Il avait fait construire dans tout le pays des mangeoires et des refuges pour les chiens errants, et toute personne qui faisait du mal à un chien était mise à mort. Ainsi, un jour, un pauvre rônin du nom de Bakamono Rotaro eut le malheur d’abattre d’un coup de sabre un cabot qui avait uriné sur son kimono – juste sur le blason de sa famille, en plus. Le rônin fut, bien entendu, condamné à se faire hara-kiri. Il exécuta l’ordre des autorités, mais avant de mourir, il jura de se venger du déshonneur de terrible façon. Alors, dans les rues de la Capitale de l’Est, est apparu un être effrayant. Des pieds jusqu’aux épaules, c’était un samouraï, mais sa tête était celle d’un chien. Dès qu’il voyait un cabot, errant ou accompagné de son maître, peu importe, il sortait immédiatement son épée et coupait l’animal en menus morceaux. C’est vrai qu’il n’a jamais tué de chienne en chaleur. Là, son côté mâle reprenait le dessus, et il…