Massa s’interrompit au milieu de sa phrase et fit un geste de mise en garde : il avait entendu quelque chose. Il avait l’ouïe plus fine que son maître.
— Quelqu’un vient ? demanda tout bas Eraste Pétrovitch.
Mais la seconde suivante, lui-même perçut un vague bruit de sabots.
Son assistant fixa un point dans le lointain.
— Un homme, commenta-t-il. En blanc. A cheval. Il avance lentement.
Puis, brusquement, il se tut. Il vacilla sur son piédestal branlant. N’arrivant pas à se rétablir, il dégringola. Fandorine parvint de justesse à retenir les rondins, afin d’éviter l’inévitable fracas (pour sa part, Massa avait atterri en douceur : il excellait à cet exercice).
— Qu’est-ce qui te prend ?! lui siffla Eraste Pétrovitch.
Incapable de répondre, le Japonais se contenta de rester la bouche grande ouverte, les yeux exorbités et le doigt pointé dans le vide.
Fandorine se retourna et, à son tour, se pétrifia d’horreur.
De l’obscurité venait de surgir un cheval gris, sur le dos duquel se balançait un cavalier, gris lui aussi. Au-dessus de ses épaules, il n’avait rien : seulement du noir.
— C’est lui, Roc Brisé ! fit Massa d’une voix étranglée en même temps qu’il faisait le signe de croix orthodoxe et bredouillait une prière bouddhiste.
— J’en doute, fit remarquer Eraste Pétrovitch. Le chef indien avait un cheval truité, pas gris. Ensuite, regarde, les célestins sont très tranquillement en train d’ouvrir les portes.
Le cavalier leva le bras, et il s’avéra qu’il n’avait pas non plus de main sortant de sa manche.
— Salut à tous ! lança l’homme sans tête d’une voix sifflante que Fandorine crut reconnaître. Me voici, comme promis !
L’apparition se rapprocha des flambeaux, et l’on put voir qu’elle avait et une tête et des mains… noires, tout simplement. Il s’agissait de Washington Reed, le joueur à la peau noire vu au saloon.
— Tu devrais avoir honte ! dit Fandorine au Japonais, avant de rempiler rapidement les tronçons de bois et de grimper dessus.
Massa, reniflant d’un air coupable, s’érigea un piédestal identique – des restes de bois traînaient en quantité.
Ils virent le nègre passer les portes. Dans la cour l’attendaient les sept frères, les autres habitants du village se tenant en retrait, à distance respectable.
Reed mit pied à terre, murmura quelque chose à l’oreille de sa haridelle grise, gonflée comme un tonneau, et celle-ci trottina d’elle-même jusqu’au piquet. Là, elle plongea la tête dans un sac, et l’on entendit l’avoine croustiller sous ses dents.
— Je note que dans ce pays les chevaux sont infiniment plus intelligents que les gens, lâcha amèrement Massa, que sa méprise ne cessait de tourmenter.
— Chut, ne me dérange pas.
De toute évidence, sous les cieux célestins, les gens à la peau noire n’étaient pas considérés comme des frères : personne n’invita Reed à entrer dans la maison, personne ne lui serra la main, et la discussion eut lieu à la belle étoile. Mais il était impossible de distinguer de quoi les anciens discutaient avec un si étrange interlocuteur. Ils parlaient bas et la distance était conséquente : une cinquantaine de pas.
Eraste Pétrovitch porta ses jumelles à ses yeux.
Apparemment, on essayait de convaincre Reed de faire quelque chose, mais il n’était pas d’accord. Son visage était renfrogné. Voire apeuré. Le nègre se gratta la nuque (il n’avait pas de chapeau), fit non de la tête. Moroni lui tendit alors des papiers. Fandorine tourna la molette de ses jumelles. Deux coupures de vingt dollars chacune. Ce grossissement de dix-huit fois était vraiment une aubaine.
Pour un loqueteux tel que Washington Reed, quarante dollars étaient une somme, et pourtant le Noir secoua de nouveau la tête. L’apôtre ajouta un troisième billet aux deux autres.
Reed râla, cracha, grommela quelque chose et prit les coupures. Il siffla son cheval. Celui-ci sortit sa tête du sac et s’approcha au trot. Le nègre monta lestement en selle, porta deux doigts à son front et franchit le portail au pas. Les anciens le regardèrent s’éloigner en faisant des signes de croix dans sa direction.
Sautant avec souplesse, Fandorine ordonna :
— Suis-le. Il avance lentement, tu n’auras aucun mal. A la rigueur, tu devras courir un peu, cela te fera du bien.
— Et où nous retrouverons-nous, maître ?
— Je vais discuter avec les c-communards, après quoi je regagnerai Splitstone. Je serai à l’hôtel.
De l’obscurité qui recouvrait maintenant le cavalier montèrent des notes mélancoliques. C’était Washington Reed qui venait d’entonner une triste mélodie nocturne.
Dans le bruissement de ses chaussures de paille, Massa s’élança dans son sillage.
Le spécialiste
De loin déjà, alors que commençaient à peine à se profiler les bâtiments du village russe, Eraste Pétrovitch entendit des cris, puis, arrivé plus près, il distingua des silhouettes qui s’agitaient entre les maisons. Apparemment, toute la population du village, enfants compris, s’était répandue dehors.
Fandorine supposait bien sûr que son retour serait attendu avec impatience, mais il n’imaginait pas un accueil aussi nombreux et enthousiaste. Avec des cris et même des pleurs de joie !
Mais quand la brise nocturne apporta ce qui était clairement des sanglots de désespoir, Fandorine éperonna son cheval. Un malheur s’était manifestement abattu sur la commune.
En résumé de ce qu’il avait entendu d’une bonne douzaine de narrateurs capables de laisser de côté leurs émotions, leurs larmes et leurs cris d’indignation, l’histoire se présentait comme suit.
Tard le soir, après le dîner, les danses et la ronde sans laquelle il ne pouvait y avoir de fête digne de ce nom au Rayon de Lumière, la belle Nastia était partie se promener au bord de la rivière, en compagnie d’un jeune homme, un certain Savva. Tout à coup, surgissant de la rive opposée, deux hommes à cheval aux visages dissimulés sous des foulards noirs avaient passé le gué. L’un d’eux avait attrapé la jeune fille et l’avait jetée en travers de sa selle, tandis que l’autre assommait son compagnon d’un coup sur la tête. Puis les deux cavaliers avaient filé.
Quand à sa demande Eraste Pétrovitch fut conduit auprès du témoin, celui-ci n’ajouta pas grand-chose. Le charmant jeune homme aux cheveux blonds et aux yeux couleur de bleuet était allongé sur son lit. Sa tête était entourée d’une bande à travers laquelle suintait une tache de sang. Beaucoup de communards des deux sexes s’étaient rassemblés dans la pièce et tous écoutèrent la même histoire pour la énième fois.
— Nous étions assis dans l’herbe en train de discuter… (La voix de Savva tremblait, ses lèvres étaient agitées de tics nerveux.) Nous ne les avons pas entendus approcher… Un bruit de sabots, un clapot… Je crie : « Qui êtes-vous ?! Laissez-la ! » Et il me fiche un coup de crosse…