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— Toi seul es fautif, toi seul ! s’écria Loukov en se tordant les mains. Pourquoi fallait-il que tu emmènes Nastia à la rivière ? Et, d’ailleurs, de quel droit lui faisais-tu la cour ? Tu es mineur, que je sache ! Tu ne connais pas le règlement ?

On voyait que le président était hors de lui. Il répéta au moins trois fois encore son accusation à l’encontre du jeune Savva et, pour finir, fondit en larmes.

— Que faire, Eraste Pétrovitch ? Que faire ? sanglotait Loukov, s’agrippant à la main de Fandorine et l’empêchant de se concentrer. Vous devez sauver Nastia ! La ramener !

Autour, tous répétaient la même chose. Toutefois, y regardant de plus près, Eraste Pétrovitch remarqua que la moitié féminine de la commune était moins accablée que la moitié masculine. Parmi les représentantes du sexe faible, seule Dacha essuyait des larmes.

Quand elle se mit à parler, tous se turent. Apparemment, on avait pour habitude ici de prendre au sérieux l’opinion de la bossue.

— C’est triste pour Nastia, dit-elle. Pauvre petite ! Mais que peut faire Eraste Pétrovitch seul face à toute une bande ? Or, mes sśurs, allons-nous livrer nos hommes aux balles des bandits ?

— Et quoi encore ! Pour rien au monde ! crièrent les « sśurs ».

L’une d’elles, à lunettes, s’écria d’une voix grêle :

— On n’obtient rien de bon par la force !

La bossue leva la main, appelant chacun à se taire.

— Camarades, une chose est sûre. Il faut partir d’ici. Et le plus vite sera le mieux. Nous ne pouvons plus rester dans la vallée.

De nouveau la rumeur monta parmi la foule, mais maintenant, c’était surtout des voix d’hommes qu’on entendait.

— Partir comment ? Partir où ? Tout abandonner ?

Et quelques hommes se mirent à protester avec indignation :

— Et Nastia ? Abandonner Nastia ? Les principes sont les principes, mais c’est tout simplement une ignominie !

Aussitôt, une des communardes attaqua celui qui venait de prononcer la dernière phrase, à propos de l’ignominie, et ce, de la manière la moins raffinée :

— Tu ferais mieux de te taire, espèce de porc ! Pendant dix-huit ans, je lui ai fait sa cuisine, sa lessive, et il n’a rien trouvé de mieux que de me plaquer pour cette écervelée ! C’est bien fait pour elle !

S’ensuivit un véritable charivari : tous parlaient ensemble, s’interrompant et gesticulant. Tout cela donnait l’impression que la question du sexe et de la famille dans une société collective n’était pas complètement résolue.

— Vous êtes en état de marcher ? demanda doucement Eraste Pétrovitch au blessé. Alors, allons-y. Montrez-moi où cela s’est passé.

Sans même se faire remarquer par les querelleurs de plus en plus échauffés, ils sortirent de la maison. Seul Loukov leur emboîta le pas.

Dehors, les premières lueurs de l’aube commençaient à blanchir le ciel, et le temps d’arriver à la rivière, il faisait tout à fait jour.

— Ne vous approchez pas plus, ordonna Fandorine à ses compagnons de route. Où vous trouviez-vous exactement ?

— Nous étions assis là-bas, sous le bosquet.

A en juger par l’herbe foulée, ils n’étaient pas assis, mais allongés, jugea Eraste Pétrovitch, s’abstenant toutefois de faire part de sa découverte, afin d’éviter une nouvelle crise d’hystérie de la part de Loukov. Le président était déjà assez déboussolé comme ça.

— Je le sais ! cria-t-il. J’ai deviné ! Vous ne croyez pas aux Foulards noirs, n’est-ce pas ? Vous soupçonnez les mormons de vouloir nous foutre dehors ! Je l’ai compris à votre attitude. Et maintenant, je suis d’accord avec vous. Ce sont eux, ces barbus sauvages ! Ils ont emmené Nastia dans leur harem !

— Je ne le pense pas, prononça Fandorine, accroupi dans l’herbe. Je ne le pense pas…

Voilà, c’était ici que les deux cavaliers avaient traversé la rivière. Une trace de pied, féminin vu sa petitesse : sans doute Nastia s’était-elle levée brusquement pour tenter de s’enfuir. Un creux dans le sol, quelques gouttes de sang : c’était Savva qui, assommé, s’était effondré là.

Eraste Pétrovitch traversa le gué pour rejoindre l’autre rive.

Donc. Deux hommes étaient restés allongés ici dans les buissons, pendant un temps assez long. Une bonne demi-douzaine de mégots en témoignaient. Mais ces mégots ne dataient pas de la nuit, ils étaient plus anciens que ça. Leur présence excluait définitivement les célestins, pour qui le tabac était une « substance satanique ».

Les chevaux avaient été attachés un peu plus loin : il suffisait d’observer les traces de sabots et les branches cassées.

Fandorine se souvint du récit de Nastia à propos de sa promenade matinale et des deux hommes qui l’épiaient depuis l’autre rive. Ils avaient repéré leur proie, puis étaient revenus la chercher, mais la belle écervelée avait facilité la tâche des chasseurs : elle était d’elle-même venue à la rivière. Exactement au même endroit, ce qui n’avait rien d’étonnant : une clairière pittoresque, des saules penchés au-dessus de l’eau…

Fandorine suivit les traces durant un certain temps. Sur un buisson, il trouva un lambeau de soie : la robe de la jeune fille s’était accrochée à une épine.

Mais plus loin, là où l’herbe laissait place à un terrain caillouteux, comme la fois précédente la trace se perdait. Le détective cavala d’un côté et de l’autre, puis capitula. Robert Pinkerton avait raison quand il disait : « Un homme de la ville ne peut pas s’en sortir sans l’aide d’un spécialiste local. »

Moralité, il allait falloir mobiliser le spécialiste.

A Splitstone, il fit d’abord un saut à l’hôtel, le temps de se laver, de changer de chemise et de savoir s’il y avait des nouvelles de son assistant.

Le portier lui dit :

— Il y a un mot écrit en pattes de mouche de la part de votre Chinois.

— Il est japonais.

Le message rédigé en idéogrammes soigneusement tracés disait :

8 heures 45 minutes du huitième jour du neuvième mois.

L’homme noir est dans la grange où vit son cheval. Lui-même, semble-t-il, y vit aussi. Il a sifflé une bouteille entière de saké américain et il dort. Je le tiens à l’śil. C’est à l’arrière de la tour au clocher.

Votre fidèle vassal Shibata Massahiro.

Après avoir pris un café au rez-de-chaussée (infect, comme d’ailleurs partout en Amérique), Eraste Pétrovitch passa à l’endroit indiqué. Le chemin était court, une centaine de pas depuis le Great Western.

Il n’aurait jamais pu découvrir le Japonais si celui-ci n’avait susurré depuis une meule de foin :

— Maître, je suis ici. Et lui est là-bas.

Emergeant de la paille, une main pointa un doigt gros et court en direction d’une grange délabrée, au-delà de laquelle commençait la prairie.

Marchant sans bruit, Fandorine s’approcha et regarda par une fente.

Après la lumière vive du soleil, il ne distingua tout d’abord rien, hormis un ronflement régulier et un sifflement. Puis ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre, et il vit dans un coin le cheval gris sans attache. Il mâchait du foin. Le bruit de ses mandibules était accompagné par le sifflement de son maître. Celui-ci dormait paisiblement contre les sabots arrière de sa rosse, laquelle, prévenante, agitait sa longue queue, chassant les mouches de son visage et lui assurant une douce ventilation.

Brusquement, le cheval gris cessa de manger, dressa les oreilles et tourna du côté de Fandorine son gros śil globuleux. Ses narines se gonflèrent. Le cheval se retourna et renâcla, son chanfrein touchant le visage de l’homme allongé. Au même moment, Washington Reed ouvrit les yeux et s’assit, mais à sa main apparut un revolver surgi d’on ne sait où.