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Enfin, gouffre était un grand mot. C’était plutôt un espace vide d’une centaine de mètres au-dessus duquel, impuissant, était suspendu Fandorine. La chute semblait inévitable. Avec un mugissement désespéré la jument rousse tira sur ses quatre jambes pour se maintenir sur le sentier, mais elle n’était pas de force à retenir l’homme. Ses sabots dérapant sur les cailloux, l’animal glissait progressivement vers le précipice.

Fandorine devait lâcher la bride. A quoi servirait-il d’entraîner dans sa chute un animal innocent ?

L’homme noble ne capitule jamais, même si la défaite est inévitable. C’est uniquement cette considération, et nullement le désir de différer l’échéance fatale, qui poussa Eraste Pétrovitch à s’agripper à une racine qui saillait de la paroi verticale et à lâcher la bride.

La racine était sèche, morte, et bien sûr incapable de supporter un tel poids. Elle ne cassa pas, mais commença à s’extraire de la terre. Du sable et des cailloux se mirent à pleuvoir. Fandorine tâtonnait avec le bout de sa botte, cherchant le moindre appui, mais son pied se détachait sans arrêt.

Au cours des années passées, le chemin de l’enfant gâté de la fortune aurait pu s’interrompre des dizaines, sinon des centaines de fois, et dans des situations infiniment plus subtiles, mais le sort, comme chacun le sait, a ses raisons, il est donc vain de se lamenter sur son compte. Le chemin se terminait bêtement, mais, au moins, il le faisait joliment : mourir en volant, en ayant le temps de dire « au revoir et merci » à la vie n’était pas le pire des dénouements.

— Au revoir et… marmonna-t-il, mais il n’eut pas le temps de terminer.

Au-dessus de lui était apparu le visage renfrogné de Melvin Scott. Alors qu’il était à un cheveu de la mort, une main robuste saisit Eraste Pétrovitch par le poignet.

— Inutile, prononça ce dernier d’une voix enrouée à travers ses dents serrées. Je vais vous entraîner…

— Je me retiens à une pierre, répondit le « pink » d’une voix tout aussi étranglée.

Echappée de la petit poche de gilet de Scott, une chaîne de montre en or se balançait en luisant. Magnifique comme la vie qui se dérobe.

Le pied de Fandorine trouva enfin un appui solide, apparemment une pierre.

— Maintenant, tout doucement, sans à-coups. (Mel tira Fandorine vers le haut.) En souplesse, en souplesse…

Environ une minute plus tard, les deux hommes étaient assis au bord du précipice, les jambes pendantes et le souffle court. Scott regardait en bas, Eraste Pétrovitch vers le ciel. Et voilà une mort manquée de plus.

— Merci, dit-il tout haut. Si tu n’avais pas été là, je faisais le grand saut.

— Tu n’en seras pas quitte avec un « merci ». (Le « pink » se leva tout en secouant son pantalon.) Tu me dois une prime. Pour la journée d’aujourd’hui, tu paieras le double. D’après moi, c’est honnête. Qu’est-ce que tu en penses ?

Eraste Pétrovitch approuva de la tête, stupéfait. Jamais jusqu’à maintenant personne n’avait estimé à cinq dollars le prix de sa vie…

Scott eut un sourire réjoui.

— Voilà qui est parfait. Et tu m’as aussi promis un supplément si je te conduisais à la bande. Il me semble que je sais maintenant où est leur cachette. Allons-y, ce n’est pas loin.

Pendant environ une demi-heure ils gravirent le sentier, lequel les amena à un plateau : à droite il y avait toujours le précipice, mais jusqu’à la prochaine enfilade de rochers s’ouvrait un vaste terrain plat, parsemé de blocs de pierre arrondis. Devant, des rochers ressemblant à des tours de château gothique s’élevaient en une muraille compacte.

— Voilà, on y est. Ils sont cachés dans l’ancienne mine. L’endroit est confortable. Ne te montre pas ! dit Scott, faisant se baisser Fandorine et se cachant lui-même derrière une pierre. Il y a une sentinelle là-bas !

— Où d-donc ?

— Tu vois les Deux Doigts ?

Eraste Pétrovitch distingua sur le rempart naturel un espace d’où partaient deux étroits rochers ressemblant au V de la victoire que les Américains aimaient tant à représenter avec l’index et le majeur.

— Regarde dans tes jumelles… Non, pas là, plus bas.

Voilà bien longtemps que Fandorine avait perdu l’habitude de jouer le rôle de l’amateur. Il avait oublié combien il était agréable de se trouver aux côtés d’une homme d’expérience qui sait mieux que soi-même ce qu’il convient de faire.

Balayant de ses oculaires la surface grise de la paroi rocheuse, Eraste Pétrovitch tomba sur une tache noire. Il régla la distance focale.

Un chapeau. Un foulard noir sur la moitié du visage. Un canon de fusil scintillant.

Au milieu du « doigt » de gauche il semblait y avoir une cavité. Voilà, c’était là qu’était posté le guetteur. Sans le « pink », Fandorine ne l’aurait jamais repéré.

— Mission accomplie, déclara Melvin, satisfait. Tu me dois quinze bucks : cinq pour la journée de travail, cinq pour t’avoir sauvé la vie et cinq pour le résultat. Là-bas, derrière les Deux Doigts, il y a un boyau qui mène à l’ancienne mine d’or de Cork Culligan. Un endroit parfait pour qui cherche un refuge. Il doit rester quelques cabanes datant de l’époque, ce qui veut dire qu’on a un toit au-dessus de la tête. Il y a également de l’eau. Mais surtout, personne ne risque de venir t’embêter ici. A partir d’une telle position, on peut arrêter toute une armée.

Il avait raison. Depuis la barrière rocheuse, le terrain découvert était entièrement accessible aux regards comme aux fusils. C’était un miracle si la sentinelle ne l’avait pas remarqué. Merci au prudent Scott.

— Est-il possible qu’il n’y ait vraiment rien à faire ? demanda Eraste Pétrovitch, l’air soucieux. Il n’existe aucune autre voie d’accès ?

Scott fit un large sourire.

— Il n’y en a pas, mais tu es tombé dans le mille, l’ami. On peut les enfermer à l’intérieur comme un ours dans sa tanière. Disposer des tireurs derrière tous ces blocs de pierre afin d’avoir le passage en ligne de mire. Cela nécessite quarante à cinquante hommes. Et là, on peut commencer à négocier. Tous les atouts seront dans notre jeu. Considère cela comme un conseil supplémentaire. Ce qui nous amène à un total de vingt dollars.

— Dix-huit cinquante. Pour les conseils, il était prévu un rabais de t-trente pour cent, répondit Fandorine au diapason, se sentant devenir un vrai Américain.

On reprend du service

— Dream Valley ne fait pas partie de mon territoire, répéta pour la vingtième fois le marshal de la ville Ned O’Perry. Adressez-vous à Crooktown, au marshal fédéral.

— On n’a pas le temps, dit pour la vingt et unième fois Fandorine. Il faut sauver cette jeune fille.

Melvin Scott était assis sur le rebord de la fenêtre et buvait à la bouteille. Il ne prenait pas part à la discussion. Il avait conduit Fandorine auprès du représentant de la loi, sur quoi, apparemment, il avait considéré sa mission comme définitivement achevée.

— Sauf que le marshal fédéral ne voudra pas non plus s’occuper de ça. (L’air songeur, O’Perry plissa des yeux à la vue d’une mouche bourdonnante.) Après tout, il n’y a pas mort d’homme. Tu dis qu’ils ont enlevé la fille. Peut-être qu’ils veulent lui proposer le mariage.

Le « pink » eut un sourire malicieux mais ne dit mot. Le marshal regarda avec une évidente convoitise la bouteille qu’il tenait à la main.

— Bon, cela dit, gentlemen, il se fait tard et ma journée de travail est terminée. Je m’en vais dîner au saloon.

O’Perry se leva ave dignité.

— T’as tout simplement la frousse, vieille canaille, dit Scott, en rebouchant sa bouteille. Mais si tu ne veux pas te mouiller personnellement, tu peux peut-être laisser les autres le faire, non ?