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– Non, dit madame de Neuilly; mais Clotilde y a passé un an avec son mari, et, comme elle-même s’est occupée de peinture, elle pourra vous répondre à ce sujet.

– Voyons, dit, tout bas Fabien à la jeune femme; voyons si elle aura l’audace de vous adresser la parole.

Mais au lieu de se retourner vers Clotilde, comme semblait le commander l’interpellation de madame de Neuilly, Fernande baissa les yeux et garda le silence. Ce n’était point là l’affaire de madame de Barthèle, qui, sentant la conversation tomber, essaya de la rattacher à une réponse de Clotilde.

– Vous avez entendu ce qu’a dit madame Ducoudray, ma chère enfant? dit la baronne Connaissez-vous cette école dont elle parle?

– C’est celle des peintres chrétiens, dit timidement Clotilde; c’est l’école de Giotto, de Jean de Fiesole, de Benozzo Gozzoli et du Pérugin.

– Justement, s’écria Fernande emportée malgré elle par le plaisir de rencontrer une sœur de sa pensée.

– Oh! mon Dieu! dit madame de Neuilly, mais excepté le Pérugin, que je connais parce qu’il a été le maître de Raphaël, je n’ai jamais entendu parler de tous ces gens-là.

– Le Genèse dit qu’avant d’être peuplée d’hommes, la terre était habitée par des anges, répondit Fernande. Vous avez peu entendu parler aussi de ces anges-là, n’est-ce pas, madame? Eh bien, il en est ainsi de ceux que j’ai nommés et qui semblent des messagers divins envoyés du ciel sur la terre, pour montrer d’où l’art vient et de quelle hauteur il peut descendre.

Le comte de Montgiroux regardait Fernande avec étonnement; elle se révélait sous un aspect inconnu; elle n’avait jamais daigné être pour lui autre chose qu’une courtisane, et voilà qu’elle était une artiste pleine de pensée.

– Ma foi, ma chère amie, dit madame de Neuilly, tout cela devient beaucoup trop sublime pour moi. J’irai te voir et tu me montreras tes chefs-d’œuvre.

– Eh bien, tandis que vous y serez, cousine, reprit la baronne, dites-lui de vous chanter l’Ombra adorata de Roméo, qu’elle a chanté tout à l’heure à Maurice, et vous me direz si jamais madame Malibran ou madame Pasta vous ont fait plus grand plaisir.

– Ah çà! mais tu es donc devenue une véritable merveille, depuis que nous nous sommes quittées?

Fernande sourit tristement.

– J’ai beaucoup souffert, dit-elle.

– Et quel rapport cela avait-il avec la peinture et la musique?

– Oh! dit Clotilde, je comprends, moi.

Fernande lui jeta un regard d’humble remercîment.

– Alors, dit madame de Neuilly, en musique comme en peinture, tu as des systèmes?

– Il est impossible d’être quelque peu artiste, répondit Fernande, sans avoir ses préférences et ses antipathies.

– Ce qui signifie…

– Que j’ai les mêmes idées en musique qu’en peinture, c’est-à-dire que je préfère la musique sentiment à la musique d’exécution, celle qui contient des pensées à celle qui ne renferme que des sons. Cela n’empêche pas d’être juste, je le crois, envers les grands maîtres. J’admire Rossini et Meyerbeer; j’aime Weber et Bellini: voilà mon système tout expliqué.

– Eh bien, que dites-vous de cette théorie, monsieur le comte, demanda Léon de Vaux, vous qui êtes un mélomane?

– Lui, le comte, un mélomane! s’écria madame de Barthèle. Ah! bien oui! il déteste la musique.

– Mais je pensais que M. le comte avait une loge à l’Opéra! reprit Léon.

– J’en avais une, dit vivement le comte, ou plutôt j’avais un jour de loge; mais je l’ai cédé.

– Pardon, je croyais vous avoir aperçu vendredi dernier, tout au fond de la loge, il est vrai.

– Vous vous êtes trompé, monsieur, dit vivement le comte.

– C’est possible, reprit Léon de Vaux; alors c’est quelqu’un qui vous ressemblait fort.

– Maintenant, ma chère Fernande, reprit madame de Neuilly, je te ferai observer que tu n’as plus qu’à nous formuler tes opinions littéraires pour nous avoir fait un cours complet d’art.

– C’est me rappeler, madame, dit Fernande en souriant, que j’ai pris une part beaucoup trop grande à la conversation, et cependant je n’ai fait que répondre aux questions que l’on m’a adressées.

– Mais qui vous dit cela, ma chère madame Ducoudray? s’écria madame de Barthèle: tout au contraire, nous avons à vous remercier mille fois, et vous avez été adorable.

– J’espère, Fernande, dit tout bas Léon de Vaux, en rapprochant pour la dixième fois son genou du genou que Fernande éloignait toujours; j’espère que vous ne me garderez pas rancune de vous avoir amenée ici; il me semble que la manière dont on vous accueille… il est vrai aussi que vous êtes charmante.

– Vous oubliez ce que vous m’avez faite, répondit Fernande. Je suis madame Ducoudray, une somnambule, l’associée de quelque Cagliostro, la complice de quelque comte de Saint-Germain. Il faut bien que j’essaye de justifier la bonne opinion que, sur votre recommandation, on a dû concevoir de moi.

– Ah! mon cher monsieur Léon, dit la baronne, faites-y bien attention; si vous prenez ainsi madame Ducoudray pour vous tout seul, nous allons vous faire une bonne grosse querelle.

– Et vous avez raison, madame, dit Fabien; ce Léon est d’un égoïsme! N’est-ce pas, monsieur le comte?

– Le fait est, dit vivement le pair de France, que madame allait nous donner son opinion.

– Sur quoi? demanda Fernande.

– Sur la littérature.

– Oh! monsieur le comte, excusez-moi; je suis bien excentrique en littérature. Mes admirations se bornent à cinq hommes; il est vrai que ces hommes sont des demi-dieux. Si jamais je me retire du monde, ce qui pourra bien m’arriver un beau matin, je n’emporterai avec moi que ces cinq grands poëtes.

– Et lesquels? demanda madame de Barthèle.

– Moïse, Homère, saint Augustin, Dante et Shakspeare.

– Ah! ma chère Fernande, que dites-vous là? s’écria madame de Neuilly. Comment est-il possible que vous admiriez Shakspeare, un barbare?

– Ce barbare est l’homme qui a le plus créé après Dieu, dit Fernande.

– Croiriez-vous une chose? ma chère madame Ducoudray, dit la baronne, c’est que je n’ai jamais eu l’idée de lire Shakspeare.

– C’est de l’ingratitude, madame. Nous autres femmes surtout, nous devrions vouer un culte à Shakspeare; les plus admirables types de notre sexe ont été créés par lui. Juliette, Cordelia, Ophelia, Miranda, Desdemona, sont des anges à qui sa main a détaché les ailes que Dieu leur avait données, pour en faire des femmes.

– Comte, dit madame de Barthèle, puisque vous allez ce soir à Paris, vous me rapporterez un Shakspeare.

– Ce serait avec le plus grand plaisir, baronne, dit le comte, mais j’ai changé d’avis.

– Comment?

– Je n’irai pas à Paris ce soir; je crois ma présence nécessaire ici.

– Pourquoi donc vous gêner, maintenant que Maurice va mieux? reprit madame de Barthèle; vous avez promis à vos confrères de la chambre, m’avez-vous dit, de vous rendre à une conférence très-importante.