– Cette fille qui nous suit ? demanda sèchement le Bourguignon sans se soucier d’une quelconque formule de politesse. Suffoquée de tant d’impertinence, Fiora commença par libérer sa main :
– C’est Khatoun, mon esclave. Et ne comptez pas que je l’éloigne : elle ne me quitte jamais !
– Une esclave ? Vous en êtes encore là et vous me dites cela tranquillement dans une église ? Quel genre de chrétiens êtes-vous donc ?
– Je ne pense pas que vous ayez des leçons à nous donner sur ce chapitre. Nos esclaves sont, paraît-il, mieux traités que vos domestiques ou vos paysans. Comme nous les payons cher nous les soignons bien !
– Vous êtes véritablement des gens incroyables et...
– Brisons-là, messire ! Vous ne m’avez pas fait venir ici, ce matin, pour disputer de nos us et coutumes ? C’est un chapitre sur lequel je ne souffre pas critiques.
– Pardonnez-moi ! Je ne désirais pas vous froisser. Ce que je souhaitais, c’était d’abord vous poser une question, si vous le permettez.
– Tout dépendra de la question, dit Fiora, toujours sur la défensive. Elle se tenait très droite devant son interlocuteur, son regard fier planté dans celui de Philippe qui soudain sourit et murmura d’une voix changée :
– Vous avez des yeux transparents. Il doit être possible d’y lire les moindres mouvements de votre âme...
– Cela non plus ne méritait pas un dérangement... Alors, cette question ? Si, du moins vous en avez réellement une...
– J’en ai une. On m’a dit que votre mère n’était pas d’ici mais une noble dame étrangère.
Je savais que les langues marchaient vite ici, protesta
Fiora, mais j’ignorais que ce fût à ce point ! Vous venez tout juste d’arriver.
– Et je vais bientôt repartir mais il faut si peu de temps pour s’intéresser à quelqu’un ! ... au point de chercher à tout savoir de ce qui le touche. Si je vous demande le nom de votre mère c’est à cause de cette ressemblance que vous avez avec l’un de mes souvenirs de jeunesse. Lorsque j’avais une douzaine d’années, j’étais page de monseigneur le comte de Charolais devenu depuis duc de Bourgogne.
– Je vous en prie, continuez !
– Monseigneur Charles avait alors pour écuyer un jeune homme très beau... et très triste. Il souriait rarement et c’était grand dommage car son sourire était charmant... tout à fait comme le vôtre. Je n’ai jamais oublié ce garçon qui, d’ailleurs, a disparu brusquement. Il s’appelait Jean de Brévailles, de bonne noblesse bourguignonne mais de peu de fortune. Vous lui ressemblez d’étrange façon, autant qu’une jeune fille peut ressembler à un garçon.
– Et vous avez pensé, apprenant mon histoire, que ce jeune homme était peut-être de ma famille ?
– En effet. C’est pourquoi je vous ai demandé le nom de votre mère au risque de vous paraître indiscret.
– Je vous le dirais volontiers si seulement je le savais mais mon père, soucieux sans doute de préserver ses souvenirs... et peut-être l’honneur d’une famille puisque je suis née hors mariage, n’a jamais voulu me le dire. Je ne sais qu’une chose : elle s’appelait Marie.
Le silence si particulier des églises vides dont les murs opposent autant de frontières infranchissables aux bruits du dehors, silence fait de la majesté divine et du vide énorme qu’abritent les voûtes où le moindre bruit s’amplifie et résonne, ce silence s’établit entre les deux jeunes gens. Reprise par l’émotion éprouvée la veille, Fiora revoyait le doux visage d’une jeune femme blonde, Philippe, lui, regardait Fiora.
De l’autre côté du pilier où elle était restée par discrétion, Khatoun toussa et l’église parut tousser après elle. Fiora, tirée de sa songerie, frissonna et, resserrant autour d’elle les plis de son manteau, leva les yeux vers le chevalier et vit qu’il la regardait toujours sans qu’il fût possible de deviner seulement sa pensée. Son visage brun semblait figé et dans le pli sarcastique de sa bouche, la jeune fille crut lire du dédain.
– Ne vous a-t-on pas dit que mon père n’était pas l’époux de ma mère ? Alors voilà qui est fait. Je suis bâtarde, pour parler plus brutalement. J’ajoute que, chez nous, cela n’a pas beaucoup d’importance. Il est vrai, ajouta-t-elle avec un demi-sourire, que nous sommes, nous autres Florentins, des gens étranges, des demi-sauvages...
Son ironie irrita Selongey.
– Ne dites donc pas de sottises ! Je n’ai jamais rien dit de semblable. D’ailleurs, dans nos grandes familles, la bâtardise n’est pas non plus une marque infamante. Seul compte le sang du père. Ainsi le meilleur capitaine de monseigneur Charles est-il son demi-frère, beaucoup plus âgé que lui d’ailleurs : le Grand Bâtard Antoine...
Cette fois Fiora sourit gaiement, creusant des fossettes dans ses joues et montrant l’humide blancheur de ses dents parfaites.
– Ce n’est pas la peine de prendre un ton furieux pour dire cela, messire. Et, puisque nous sommes d’accord, souffrez que je me retire à présent. Ma gouvernante pourrait trouver la messe un peu longue...
– Etes vous si surveillée ?
– Je le suis autant que doit l’être une fille de mon âge et de ma condition, dit Fiora sévèrement. Vous ne devriez pas y trouver à redire.
– Aussi n’est-ce pas mon propos. Mais, je vous en supplie, ne partez pas encore. Je...
Il semblait hésiter tout à coup et Fiora s’impatienta.
– Auriez-vous encore des questions à poser ? En ce cas, je vous prierai de faire vite. Je suis pressée.
– Ce que j’ai à dire mériterait de longs développements mais puisque vous êtes pressée...
Avant que Fiora ait pu seulement esquisser un geste, il l’avait prise dans ses bras et lui imposait un baiser passionné. Suffoquée, la jeune fille se sentit emporter par une force irrésistible, à la fois brutale et infiniment douce, qui la rendait incapable de la moindre réaction. Alors que la plus petite ébauche de caresse venue d’un de ses soupirants déclenchait chez elle une colère hautaine, elle se laissait emporter dans une sorte d’ivresse par cet homme dont elle sentait le cœur battre lourdement contre sa poitrine. Il sentait le cuir, le grand air, l’herbe mouillée et même le cheval et cette odeur avait quelque chose d’enivrant comme était enivrant ce baiser, le premier qu’elle eût jamais reçu. Il allumait un feu dans son sang, un éblouissement divin dans sa tête. C’était un univers qui s’ouvrait soudain devant elle, celui, flamboyant, de l’amour des hommes qui ne ressemblait guère aux rêves bleus d’une jeune fille et qui ne se nourrissait ni de vers précieux ni de soupirs légers...
Trop innocente pour rendre la caresse, Fiora, vidée de ses forces mais le cœur battant la chamade, se laissait aller dans les bras de Philippe et, quand il la lâcha aussi brusquement qu’il s’était emparé d’elle, la jeune fille faillit tomber. Il la retint et plus doucement, la ramena contre sa poitrine. Lui relevant le menton d’un doigt, il l’embrassa légèrement sur le bout du nez et sur chacun de ses yeux :
– Je t’aime ! murmura-t-il avec une ardeur qui la fit rougir. Je t’aime et je te veux...
Cette fois, il se sépara d’elle puis, sans se retourner, quitta l’église en courant. Fiora, encore sous le coup du rêve où il venait de la plonger, se laissa glisser à genoux. Au-dessus d’elle, une statue de sainte que, dans le trouble où elle était elle eût été bien en peine d’identifier, souriait dans la lumière faible et diffuse de deux chandelles. Et, parce qu’il fallait à tout prix qu’elle retrouvât ses esprits et qu’elle laissât à son cœur le temps de se calmer, Fiora se mit machinalement à prier...
Khatoun alors vint s’agenouiller tout près d’elle et lui prit une main sur laquelle elle posa sa joue :