il regardait Fiora sans mot dire, respectant sa douleur mais, au bruit que fit Léonarde en entrant, il se tourna vers elle.
– Je suis resté parce que j’ai des choses à dire, fit-il répondant à la muette interrogation de la vieille demoiselle et en français, ce qui ne manqua pas de la surprendre. J’ai assisté au crime...
– Et vous n’avez pas arrêté le criminel ? C’était, il me semble, la première chose à faire ?
– Non. La première chose à faire était de s’assurer que messer Beltrami était déjà au-delà de tout secours humain. Je suis médecin et cette jeune femme me connaît, ajouta Démétrios en désignant Fiora d’un geste du menton. Le meurtrier devait suivre sa victime. Il a profité d’une violente dispute entre deux marchandes de volailles et deux poissonnières qui a dégénéré en bagarre et créé un attroupement. Je ne l’ai pas vu frapper mais j’ai soudain aperçu un couteau planté dans le dos de votre maître qui, d’ailleurs, n’a pas crié. Quant à l’assassin, il a disparu dans la foule, peut-être en se faufilant entre les jambes des gens et les étalages dont certains étaient renversés. Mais je le retrouverai... grâce à ceci !
De sa manche, le Grec tira une lame large, à la pointe acérée, un couteau à manche de corne polie sans aucune marque distinctive que Léonarde considéra avec dégoût.
– J’ai retiré cette arme de la blessure et je vous demande permission de la garder. Je ne pense pas que sa contemplation soit agréable à donna Fiora...
– Je ne le pense pas non plus mais pourquoi voulez-vous la garder ? Le gonfalonier va certainement venir. N’est-ce pas à lui qu’il faudrait la remettre ?
– Il ne saurait qu’en faire tandis que je peux la faire parler. L’arme d’un assassin peut être plus bavarde que vous ne l’imaginez.
– En ce cas, prenez-la ! Si vous réussissez à faire arrêter le misérable, tous ici vous béniront...
Sans répondre, il enveloppa de nouveau le couteau dans son mouchoir et le dissimula dans sa manche. Puis il s’avança vers Fiora, trop abîmée dans la douleur pour s’être seulement aperçue de sa présence. Il se pencha et posa sur son épaule une main ferme sous la pression de laquelle la jeune femme se redressa. Elle tourna vers lui un visage ravagé par les larmes, des yeux qui ne voyaient plus rien :
– Que me veux-tu ? ... Ne puis-je pleurer en paix ?
– Il faut que je te parle, fit Démétrios employant le toscan puisqu’elle avait parlé dans cette langue. Souviens-toi ! Je t’ai dit que si tu avais besoin d’aide, tu pourrais m’appeler...
– Je me souviens. Le médecin grec ? On te dit savant mais tu ne peux pas ressusciter mon père et rien d’autre ne m’intéresse.
– Je ne suis pas Dieu, en effet, mais j’ai plus de puissance que tu ne crois. Et je viens te dire que tu n’as pas de temps pour les larmes. Il faut fuir et le plus vite possible car un danger te menace, un danger qui vient d’une femme...
Fiora se releva pour lui faire face :
– Si tu sais tout cela, tu dois pouvoir empêcher cette femme de me nuire ? Ne vient-elle pas de le faire d’ailleurs ? Je suis sûre que c’est elle qui a ordonné le meurtre...
– Je ne peux empêcher ce qui est déjà en marche. En outre, je suis étranger à cette ville dont je connais cependant la versatilité. Demain tu pourrais avoir autant d’ennemis que tu as d’amis aujourd’hui. Alors, éloigne-toi ! Ne fût-ce que pour te donner le temps de la réflexion.
– Nous devions partir à midi, fit Léonarde.
– Moi, j’étais décidée à ne pas partir sans mon père, dit Fiora en essuyant d’un geste machinal ses yeux et son visage. Pardonnez-moi d’avoir changé d’avis, chère Léonarde, mais tout à l’heure je vous cherchais pour vous l’apprendre et puis... ceci est arrivé et il ne saurait plus être question de départ pour moi. Tu dis que cette ville peut se retourner contre moi ? Elle le fera peut-être mais elle le ferait certainement si je m’en allais, abandonnant à des étrangers le corps de mon père. Je veux lui rendre les derniers devoirs d’une fille aimante... et je veux le venger !
– S’il t’arrive malheur, comment pourras-tu mener à bien cette vengeance ? Va-t’en !
– Non. Je veux rester. Plus tard, quand mon père pourra reposer en paix, je partirai sans doute... car cette justice que je veux rendre n’est pas la seule qui me réclame.
L’entrée du vieux Rinaldo l’interrompit. Il venait annoncer l’arrivée du gonfalonier qui, un instant plus tard, pénétra dans la chambre.
Cesare Petrucchi était un homme d’une soixantaine d’années, petit et râblé, qui portait avec une majesté voulue la robe écarlate de sa fonction. Né d’une antique famille originaire de Sienne, il avait réussi grâce à sa volonté tenace et à une absence totale de mansuétude à s’élever jusqu’à la Seigneurie où l’on disait qu’il régnait par la crainte sur les autres « seigneurs ». Il les tenait fermement dans sa main depuis certain Conseil où, ne pouvant obtenir un vote qui tranchât une question épineuse, il s’était fait apporter les clefs de la salle et s’était assis dessus en déclarant que l’on ne sortirait qu’après avoir voté convenablement. Tout ce qu’il consentait à faire était de nourrir ses collègues jusqu’à ce qu’ils fussent venus à bout de leurs hésitations...
Fiora savait qu’il n’aimait pas son père auquel il reprochait une trop grande fortune sans oser pour autant formuler d’accusations précises mais qu’il eût été enchanté de le trouver en défaut sur quelque point que ce soit. Elle savait aussi qu’elle n’avait à attendre de lui ni compassion ni aide véritable d’aucune sorte et que, de son côté, Francesco Beltrami méprisait un peu ou tout au moins se méfiait du gonfalonier de justice.
Quand il entra, précédé de gardes en casaques vertes -les couleurs de la Seigneurie – Fiora le salua comme il convenait et attendit qu’il parlât. De son côté, Petrucchi commença par s’incliner devant le corps puis vint à son chevet pour le considérer de plus près.
– S’est-on assuré du meurtrier ? demanda-t-il d’un ton important.
– Non, magnifique seigneur, répondit Fiora. Et ceux de cette maison mettent désormais tous leurs espoirs dans la justice de Florence dont tu es l’incarnation !
– Tu peux être certaine que nous nous emploierons à cette justice que tu réclames. Ton vénéré père, que Dieu ait en sa Sainte Garde, se connaissait-il des ennemis ?
– Quel homme riche n’en a pas ? Nous n’imaginions pas, pourtant, qu’il pût s’en trouver d’assez lâche pour frapper à mort et par-derrière un homme qui s’est efforcé au bien durant toute sa vie. Un homme...
Sa voix se fêla. Cette comédie protocolaire à laquelle on l’obligeait lui était insupportable mais il était impossible de s’en dispenser, le « magnifique seigneur » étant de ceux qui, venus du commerce, étaient le plus attachés aux formes extérieures dues à sa fonction. Heureusement, Petrucchi, peu soucieux de sa douleur, se tournait vers Démétrios Lascaris qui, impassible, et les mains au fond de ses manches, le toisait du haut de sa taille :
– Que fais-tu ici ? demanda aigrement le magistrat. Appartiens-tu à cette famille ? Es-tu un ami proche ?
– Ni l’un ni l’autre et tu le sais très bien, magnifique seigneur, répondit le médecin dont la voix profonde laissa percer une note sarcastique. Je suis venu céans porté par la foule indignée, dont tu peux encore entendre d’ici les clameurs. (En effet, des bruits montaient du dehors prouvant que la cohue stationnait toujours devant le palais Beltrami.) Il se trouve que j’étais au Mercato Nuovo quand messer Beltrami a été frappé et j’ai voulu lui donner mes soins malheureusement inutiles car il est mort sur le coup. Enfin...