Démétrios qui l’observait du coin de l’œil, la voyant buter dans une ravine laissée par les dernières pluies, saisit son bras et ne le lâcha plus :
– La côte est rude et le chemin te paraît amer, Fiora Beltrami, parce que tu es tombée de haut et que tes blessures saignent encore mais sache que celui qui veut atteindre le sommet de la montagne ne peut s’abstenir d’en gravir la pente.
– Crois-tu qu’il existe encore un sommet pour moi ? Je suis lasse, Démétrios...
– Je te l’ai dit : tu saignes encore mais les cicatrices font la peau plus dure. Je vais te guérir et tu pourras alors apercevoir de nouveau l’horizon. Tu découvriras que tu as envie ... d’aimer et d’être aimée.
– Jamais ! Jamais plus je n’aimerai ! Il y a trop d’amertume dans mon cœur pour que l’amour y revienne un jour. Tout ce que je désire, à présent, c’est venger mon père, ma mère et me venger moi-même. Songe que l’on m’a tout pris, que ma maison a été pillée, dévastée, que l’on a tué peut-être celle qui a veillé sur mon enfance, ma chère Léonarde à laquelle j’osais à peine penser dans cette maison dont tu m’as tirée...
– Je peux t’assurer que personne n’a été tué quand le palais Beltrami a été envahi. Les serviteurs qui ne se sont pas enfuis ont été dispersés. Bernardino le mendiant s’est renseigné. Ta Léonarde a trouvé un refuge.
– Où ? Toutes les portes ont dû se fermer devant elle, même celle de Colomba, la gouvernante de mon amie Chiara Albizzi. A moins ... qu’elle n’ait pu aller chez sa nièce, Jeannette, qui a épousé un fermier du Mugello ? Oh ! si je pouvais en être sûre ?
– Je la retrouverai, sois sans crainte ! Quant à la vengeance, il est naturel que tu y songes.
– Je ne pense qu’à cela ! mais je n’ai plus rien pour m’aider à la poursuivre, rien que ces deux mains, ajouta-t-elle avec amertume en étendant devant elle ses doigts minces qui avec leurs ongles cassés, semblaient incroyablement fragiles pour si lourde tâche.
– Ne peux-tu me faire confiance ? Les armes qui te manquent, nous les trouverons ensemble. Garde l’espoir ! Je sais que la route est longue et qu’elle te réserve bien des surprises. J’ai beaucoup à t’apprendre...
Fiora regarda son compagnon avec curiosité :
– Tu es un homme étrange et ce n’est pas la première fois que je m’en aperçois. Je n’ai pas oublié ta prédiction, le soir du bal, au palais Médicis...
– Ni, je l’espère, la promesse que je t’avais faite de te secourir quand tu en aurais besoin ? ...
– Je ne l’avais pas oubliée... mais je n’y croyais pas. Pardonne-moi car tu viens de me sauver d’un sort bien pire que la mort et je ne t’en remercierai jamais assez. Pourtant, je te l’avoue, tu me fais un peu peur. D’où tires-tu ces pouvoirs étranges qui sont les tiens ? Hier, sur un simple geste, tu as changé la Virago en servante obéissante et...
– Chut ! Nous parlerons de cela plus tard. On ne sait jamais jusqu’où le vent peut porter les paroles... Sache seulement ceci : on s’empare assez facilement de l’esprit d’un être quand il est sous le coup d’une émotion...
Ils poursuivirent leur chemin en silence. Abandonnant la route, Démétrios choisit un sentier grimpant entre des murets de pierre sèche qui retenaient la terre sous les vignes et les oliviers. Le soleil montait dans le ciel. Il répandait sa chaleur printanière sur les collines piquées ici et là de grands cyprès noir. Perché dans le feuillage argenté d’un vieil olivier, un merle se mit à siffler. Fiora s’arrêta un instant pour l’écouter et aussi pour se reposer. La sueur perlait à son front, à sa lèvre supérieure et ses pieds, couverts de poussière dans leurs sandales de corde, lui faisaient mal :
– Pourquoi passons-nous par ici ? demanda-t-elle. Ce chemin n’est-il pas plus long ?
– Il est au contraire plus court pour qui se rend chez moi. Et puis... il évite de passer près d’une maison qui doit t’être doublement chère ? N’y es-tu pas devenue l’épouse du comte de Selongey, l’envoyé du Téméraire ?
Foudroyée par ces quelques mots, Fiora leva sur son bizarre compagnon un regard épouvanté et retint de justesse un signe de croix.
– Pour savoir cela, il faut que tu sois le diable en personne ! murmura-t-elle.
Le médecin grec se mit à rire et elle en fut vaguement scandalisée comme si cette manifestation humaine était déplacée chez un personnage aussi singulier qu’elle ne pouvait s’empêcher de trouver un peu sulfureux.
– Non, dit-il tranquillement. Simplement je sais toujours ce que j’ai besoin de savoir. A présent, reprenons, s’il te plaît, notre chemin ! Nous avons tous les deux besoin de vêtements propres, d’un peu de repos... et d’un verre de vin frais !
CHAPITRE IX
LE MÉDECIN DE BYZANCE
La maison du médecin grec se dressait à l’écart du bourg de Fiesole, au bout d’une double rangée de hauts cyprès qui dressaient autour du visiteur deux murailles de verdure. Construit deux siècles plus tôt, au temps des luttes fratricides des Guelfes et des Gibelins, c’était un petit castello qui devait, jadis, renforcer la défense des remparts de l’antique cité étrusque. Il avait de hauts murs rougeâtres dont les anciens créneaux étaient coiffés d’un grand toit à faible pente. Une tour carrée, couverte elle aussi, accentuait l’aspect guerrier de la bâtisse mais les jardins qui l’enveloppaient n’avaient rien à envier à ceux des plus riches demeures et adoucissaient ses vieux murs au point de les rendre aimables.
De grands pins parasols au pied desquels coulait une fontaine aux flots paresseux rafraîchissaient un grand bassin carré et formaient une oasis préservée où s’épanouissaient à loisir des haies de lauriers-roses – et de lauriers-sauge ! -, des buissons d’églantines, de grands iris bleus et noirs, des touffes de lavande, de grosses pivoines blanches, des grenadiers à fleurs pourpres, des citronniers et des orangers dans de grands pots de terre rouge et, dans de vastes plates-bandes cernées de cordons de buis, toutes les plantes médicinales, tous les « simples » dont pouvait avoir besoin un médecin. Il y avait aussi des arbres fruitiers : cerisiers, pruniers, poiriers et enfin, derrière un ressaut de la colline, un grand carré de légumes qui rejoignait les bâtiments d’une ferme. En outre, une sorte de terrasse faite d’un ancien mur tassé sous la terre s’étendait derrière la maison à l’ombre d’une vieille vigne encore vigoureuse. Tel était le logis que Démétrios tenait de la générosité de Lorenzo.
– En tant que son médecin, je possède aussi une chambre au palais de la via Larga comme dans ses autres résidences mais il sait que j’aime vivre libre et à l’écart. C’est pourquoi il m’a donné cette maison. Elle n’est ni assez grande ni assez belle pour exciter les convoitises mais je m’y trouve bien et j’y travaille dans une tranquillité d’autant plus grande que les gens d’ici se sont hâtés de me faire une réputation de sorcellerie et se tiennent à l’écart. Il est vrai qu’au bout de mon jardin passe le chemin qui mène à Fontelucente...
Sur ce sujet, Fiora n’avait pas besoin d’explications. Comme tous les habitants de la région, elle savait que les grottes de Fontelucente abritaient une communauté de sorciers aussi célèbre que celle de Norcia, près de Spolète. Jamais Beltrami n’avait permis à sa fille de diriger ses promenades dans cette direction dangereuse. Elle ne connaissait donc pas la maison de Démétrios bien qu’elle ne fût pas éloignée de la villa Beltrami.