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– Le pape dispose de quarante cardinaux, d’une armée d’évêques et d’abbés, pourquoi donc t’envoie-t-il toi, un Espagnol, porter ici sa parole ?

– Pour juger de ce que valent mon courage et mon ardeur à servir Dieu en face d’une cité de perdition avant de me renvoyer dans mon pays où la tâche qui m’attend est immense. C’est du moins ce que je pense. La reine Isabelle de Castille est soucieuse, en effet, des désordres que créent dans son royaume les juifs et les conversos et elle a demandé, par ma voix, l’aide de Sa Sainteté qui lui veut du bien.

Un sourire sarcastique plissa la grande bouche de Lorenzo et rapprocha son long nez de son menton :

– Il me semble que la reine Isabelle a de plus graves soucis que l’état de l’Église ? Couronnée reine de Castille en décembre dernier à Ségovie, contre la volonté de la moitié de ses grands et sans avoir jugé bon d’associer à ce sacre son époux, le prince Ferdinand d’Aragon, elle est aujourd’hui en guerre contre le roi Alphonse V de Portugal qui a épousé la fille – bâtarde dit-on ? – du défunt roi de Castille Henri IV dont Isabelle n’est que la sœur. Tu vois que je suis au courant... comme d’ailleurs de tout ce qui se passe en Europe.

– J’imagine que tu as des espions partout mais ils te renseignent mal. La reine Isabelle place Dieu au-dessus de tout. Elle entend, en Son nom, reconquérir tout ce que le Maure tient encore sous sa griffe noire et elle espère pouvoir établir enfin dans ses royaumes la Sainte Inquisition...

– Dont tu aimerais être le chef ! Je reconnais que tu sembles fait pour cela... mais Florence n’a pas besoin d’un Grand Inquisiteur. Aussi, fray Ignacio, je te prie de cesser de te mêler de nos affaires... et, mieux encore, de retourner à Rome. Je te remettrai, pour le pape, une lettre attestant de ton zèle comme de tes capacités.

– Je partirai lorsque la fille d’iniquité aura subi, comme elle l’avait accepté, le jugement de Dieu. Fais fouiller cette ville rue par rue, maison par maison... sans oublier celle de tes amis... et ta propre demeure ! Trouve-la et je m’estimerai satisfait... pour le moment. Seule l’Église sait comment il faut traiter les êtres de cette sorte.

– Elle... ou sa fortune ?

– La robe que je porte devrait m’épargner ce genre d’insinuation. Que m’importe cette fortune ?

– A toi, je veux bien le croire mais elle intéresse fort un proche ami de notre Saint-Père, un certain Francesco Pazzi.

– Je ne connais pas cet homme.

– Tant mieux pour toi. Quoi qu’il en soit... et au cas où tu le rencontrerais plus tard, dis-lui que la fortune des Beltrami n’ira jamais enrichir les Pazzi. Que l’on retrouve Fiora ou non !

– Donna Hieronyma y a tous les droits !

– Donna Fiora a été adoptée officiellement. Sur un faux peut-être mais il y a là un point de droit qui doit être longuement discuté et qui peut-être ne sera jamais tranché. En attendant, la banque Médicis assumera la garde et le développement de cette fortune. Sous le contrôle de la Seigneurie, bien sûr, ajouta Lorenzo avec un sourire qu’un observateur non prévenu eût peut-être qualifié de diabolique. Mais le visage de fray Ignacio était encore moins agréable à contempler. Sa figure devint plus jaune comme si la bile, quittant ses voies naturelles, s’infiltrait dans son sang. Ses yeux fulgurèrent et, levant vers le ciel son bras maigre que la large manche découvrit :

– Prends garde de lasser la patience de Dieu, Médicis ! fulmina-t-il. Un jour...

L’entrée en scène de Démétrios lui coupa la parole. Le Grec, pensant que son arrivée débarrasserait peut-être Lorenzo du moine espagnol, s’était décidé à quitter l’abri de son Marsyas. Le sourire de Lorenzo lui fit comprendre qu’il avait pensé juste.

– On m’a dit que tu me faisais chercher, seigneur ? Es-tu souffrant ? Puis, adressant au moine un salut cérémonieux : Pardonne-moi de t’avoir interrompu, saint homme. Il faut n’y voir que ma hâte de porter secours à qui en a besoin. Tu disais ?

Fray Ignacio avait laissé retomber son bras menaçant et glissait à présent ses mains dans ses manches mais ses yeux avaient pris la dureté du granit en considérant l’importun. Avec une grimace de dégoût, il jeta :

– Qu’un jour la foudre s’abattra sur ce nid d’hérétiques ! Comment oses-tu adresser la parole à un homme de Dieu, sorcier, suppôt de Satan ? Arrière ! Ton souffle seul empuantit l’air...

– C’est à celui qui se sent incommodé de se retirer, dit calmement Lorenzo. Je te donne le bonsoir, fray Ignacio !

Ainsi formellement congédié, le dominicain s’éloigna sans saluer, mâchant des malédictions entre ses dents serrées. Les deux hommes le regardèrent franchir la colonnade, puis le cortile et finalement le portail du palais.

– Le vilain oiseau que voilà ! grogna Démétrios. Qu’est-il venu chercher ici ?

Lorenzo éclata de rire, un rire jeune et joyeux mais tonitruant et qui fit envoler un couple de tourterelles grises et roses qui s’étaient perchées sur l’épaule de Judith :

– Allons, Démétrios ! Tu le sais aussi bien que moi. Crois-tu que je ne t’ai pas aperçu, tout à l’heure, quand tu t’es réfugié derrière Marsyas ? Tu as bien fait d’ailleurs.

Quittant enfin l’appui de la statue, il resserra autour de ses reins la ceinture de cuir qui retenait les plis lourds de sa longue robe de velours brun garnie d’une bande de martre et glissa son bras sous celui du médecin :

– Rentrons, à présent, mon ami. Ce moine a gâché pour aujourd’hui le charme du jardin. Allons dans mon studiolo...

Côte à côte, les deux hommes gravirent le raide escalier qui menait à l’étage. Lorenzo marchait en regardant ses pieds et ne disait rien. Le médecin respectait son silence, devinant en partie les pensées qui s’agitaient sous ce grand front intelligent. Ensemble, ils parcoururent les salles de réception bourrées d’œuvres d’art, réchauffées de tapisseries précieuses et de tapis chatoyants venus des lointains marchés d’Orient et atteignirent enfin une grande pièce entourée d’armoires de chêne aux solides pentures de fer dont certaines, ouvertes, laissaient voir qu’elles étaient remplies de livres reliés de velours ou de cuir d’Espagne mais tous richement décorés. Un petit homme entre deux âges, vêtu comme un chanoine et portant des lunettes sur le bout de son nez, travaillait devant l’une de ces armoires, assis à une table marquetée.

Il leva les yeux à l’entrée des deux hommes, sourit et voulut se lever mais la main de Lorenzo le maintint sur son siège :

– Reste là, Marsile ! C’est l’ami que je reçois plus que le médecin et ta sagesse peut nous être d’un grand secours.

– Elle est tout entière à ton service, dit le petit homme et il se rassit... Marsile Ficino, philosophe platonicien, médecin et chanoine de l’église San Lorenzo – triple fonction dont il se tirait avec originalité en vivant comme un sybarite, en laissant la médecine aux autres et en prêchant Platon en chaire – était l’un des plus proches commensaux du Magnifique.

Celui-ci alla s’asseoir auprès d’une table sur laquelle brillait un extraordinaire vase taillé dans une énorme améthyste et serti de perles. Il ne disait toujours rien mais Démétrios nota l’air las avec lequel il chercha l’appui de la table.

– Tu souffres, seigneur, dit-il. Se peut-il que tu aies eu réellement besoin de ton médecin, toi qui es jeune et si solidement bâti ? En ce cas, pardonne le retard que j’ai mis à te rejoindre !