Выбрать главу

– Ma gorge m’a fait un peu mal mais cela va mieux. On m’a dit d’ailleurs que tu étais en mission sainte pour le compte de ma mère, ajouta-t-il avec un sourire moqueur. Tu aurais jugé utile de faire approcher la ceinture de la Vierge à certain baume destiné à ses reins douloureux ? Toi qui ne crois ni à Dieu ni à diable ? J’espère que mon oncle Paolo qui est grand prévôt de la cathédrale de Prato t’a réservé bon accueil ? Un mécréant de ta hauteur !

– J’avais ordonné que l’on fît cette réponse au cas où tu me demanderais. J’ignorais quel serviteur tu chargerais de ton appel. Le recours au miracle est toujours bien vu du petit peuple...

– Sagement pensé ! Mais si tu n’étais pas à Prato où donc étais-tu ?

– Je travaillais pour la justice pendant que mon serviteur traquait l’assassin de Francesco Beltrami.

Lorenzo tressaillit et se redressa, l’œil allumé :

– L’a-t-il trouvé ?

– Oui. C’est Marino Betti, l’intendant de Beltrami, celui qui l’a trahi pour les beaux yeux de la dame Hieronyma. Je m’en doutais d’ailleurs...

– Tu as des preuves ?

– Non mais une certitude absolue...

Et Démétrios raconta ce qui s’était passé dans la taverne au bord du fleuve.

– Il ne l’a pas tué estimant que ce n’était pas à lui de faire justice, ajouta-t-il.

– Sans preuves, la Seigneurie n’acceptera jamais de le faire arrêter. Elle a été trop contente de livrer le palais Beltrami au pillage de ses sbires et, si je n’étais pas là, elle aurait déjà mis la main sur le fabuleux héritage... Chacun réclame sa part de la curée.

– Esteban ne pensait pas à cette justice-là mais à celle qu’est en droit d’exercer la fille de la victime !

– Fiora ? fit Lorenzo avec un haussement d’épaules. Encore faudrait-il savoir ce qu’elle est devenue ? Les bruits les plus contradictoires courent depuis ce matin. On la croyait en fuite, ce qui m’étonnait d’elle. On parle à présent d’enlèvement et tout à l’heure j’ai reçu la visite de la jeune Chiara Albizzi. Elle réclamait justice pour son amie et criait encore plus fort que le moine espagnol. Elle allait même jusqu’à dire que, selon elle, Fiora Beltrami aurait été assassinée comme son père.

– Une amie fidèle, soupira Démétrios, quel présent des dieux ! Cela suppose du courage quand une ville entière se transforme en meute assoiffée de sang, lancée sur la trace d’une pauvre biche.

– Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, cita Marsile Ficino, il n’y aura pas de cesse aux maux des hommes...

– Le goût du sang et l’amour de l’argent sont des maux incurables que l’on soit philosophe ou pas ! dit Démétrios. Et Platon n’a pas toujours raison. Quant à la petite Albizzi, elle a vu juste en craignant le pire : donna Fiora a bien failli être assassinée...

– Quand ? Par qui ? Et comment le sais-tu ?

– Quand ? La nuit dernière. Par qui : Pietro Pazzi. Où ? – car tu as oublié de demander où – chez la Virago...

Lorenzo bondit de son siège. Son visage s’empourpra.

– Chez cette femme ? ... mais qu’est-ce que...

– Qu’est-ce que la fille chérie de Francesco Beltrami faisait là-dedans ? Voilà une bonne question à laquelle je vais me faire un plaisir de répondre parce que c’est moi qui, en le poignardant, ai empêché le bossu d’étrangler donna Fiora ! Assieds-toi, seigneur, pour éviter le vertige car je vais ouvrir devant toi un cercle de l’enfer que Dante a oublié...

Tirant pour lui-même un escabeau sur lequel il établit sa longue personne, Démétrios retraça pour ses auditeurs ce qu’avait été le calvaire de Fiora depuis qu’on l’avait arrachée à son chagrin pour l’obliger à défendre sa propre vie. Il le fit sans emphase, en phrases courtes, précises et d’autant plus frappantes. Il savait que l’imagination des deux autres ferait le reste. Mais bien avant la fin de son récit, Lorenzo, rejetant son siège qui s’abattit sur le dallage précieux sans qu’il songeât à le relever, s’était mis à arpenter la pièce, tête basse et les mains nouées derrière le dos. Quand Démétrios se tut, il explosa :

– Les moniales de Santa Lucia capables de livrer ainsi un être qui leur a été confié ! Les Pazzi tramant leurs complots ignobles dans ma ville, sous mon nez ! Fiora, si belle, si pure... livrée à la prostitution !

Il arrêta brusquement sa promenade agitée en face du médecin grec :

– Et, naturellement, elle est chez toi ?

– Où veux-tu qu’elle soit ? J’espère seulement, ajouta Démétrios avec un sourire, que tu n’iras pas confier cela à ton ami fray Ignacio ? Il nous jetterait tous les deux sur le même bûcher...

Au regard que lui lança Lorenzo, il comprit qu’il avait été trop loin et s’excusa, mettant sa phrase malheureuse sur le compte de l’indignation ressentie tout à l’heure en écoutant le moine espagnol. Il ajouta en manière de conclusion :

– Il te reste à me dire ce que je dois en faire. Lorenzo ne répondit pas. Il réfléchissait. Mais le chanoine-philosophe prit la parole.

– Une chose m’intrigue, Démétrios, et je te prie de me pardonner si je te parais indiscret. Tu es un homme d’âge déjà, un homme de science fort éloigné des folies de la jeunesse. Pourquoi t’intéresses-tu tellement à cette jeune fille ? Pour sa beauté ? Cela peut s’expliquer chez un Grec...

– Il est vrai que je ne supporte pas de voir abîmer une œuvre d’art. Mais en ce qui concerne donna Fiora, il y a autre chose. ... Tu sais que je consulte les astres et qu’il m’arrive d’avoir, de l’avenir, certaines visions inexplicables. Or, j’en ai eu une, lorsqu’au soir de la giostra j’ai rencontré cette jeune fille...

– Qu’as-tu vu ? demanda Ficino avec curiosité.

– Je préfère ne pas le dire. Mais, à la suite de cela, j’ai réussi à obtenir la date et le lieu de sa naissance et j’en ai tiré un horoscope qui, par certains côtés, se rapproche du mien. J’ai su, de façon certaine, qu’elle allait perdre prochainement son défenseur naturel, qu’elle aurait besoin d’aide et j’ai décidé de m’attacher à une étoile dont la lumière demeurait incertaine mais qui peut-être jettera un jour de grands feux...

Lorenzo, qui s’était rapproché, avait écouté les paroles du Grec. Il posa une main sur son épaule :

– Puisque tu connais son destin, pourquoi me demandes-tu ce que tu dois en faire ?

– Je ne sais pas tout... et tu es le maître. Tu connais à présent la vérité en ce qui la concerne. Pourquoi ne pas lui faire rendre justice ? Son père n’a eu à se reprocher qu’un mensonge bien naturel et elle est tout à fait innocente. N’a-t-elle pas assez souffert ?

– Si tu entends par rendre justice la rétablir dans son palais, ses biens et remettre les choses dans l’état où elles se trouvaient naguère, c’est impossible. Le peuple ne le permettrait pas. L’image qu’il a d’elle est celle d’une créature diabolique. Il faudrait la faire garder jour et nuit. Et puis... Je suis moins sûr que je ne l’étais de la loyauté de défunt Beltrami...

– Comment est-ce possible ? s’indigna Marsile Ficino. Il était l’homme le plus généreux, le plus franc et le plus honnête que je connaisse... après toi !

– Alors comment expliques-tu ceci ?

Lorenzo alla prendre dans une armoire un coffret de malachite, l’ouvrit et en tira un rouleau de parchemin qu’il déroula et tint devant lui entre ses deux mains :

– Angelo Donati à qui j’ai confié, d’accord avec la Seigneurie, l’administration provisoire des affaires de Beltrami a reçu, de la banque Fugger, à Augsbourg, la demande de remboursement d’une lettre de change, remise par Francesco Beltrami à messire Philippe de Selongey, lettre d’une valeur de cent mille florins d’or...