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Démétrios était las. Il souhaitait un peu de repos. Il l’avait trouvé à Florence où le Magnifique l’avait traité en ami et installé selon ses souhaits et même au-delà. Dans son castello de Fiesole, l’errant se trouvait bien. Il travaillait à un ouvrage sur la circulation sanguine dans lequel il réfutait vigoureusement les théories de Galien, le tout-puissant, l’enfant chéri de l’Eglise qui avait élevé ses œuvres à la hauteur d’un article de foi. Qui n’était pas d’accord avec les idées du défunt médecin de Pergame risquait d’être accusé d’hérésie. Mais dans cette Florence tout imprégnée d’humanisme, Démétrios ne craignait pas les foudres de l’Église. Il s’adonnait avec ardeur à sa tâche de savant et, dans cette passion qui l’habitait, le goût de la vengeance s’était un peu estompé. Et puis, le même jour, il avait rencontré Fiora et cet envoyé du Téméraire dont la présence avait réveillé la vieille haine. Il avait espionné ce dernier, vu se dérouler son bref roman avec la jeune Florentine qui lui avait inspiré quelques visions.

La révélation du secret de sa naissance ne fit que confirmer ce que lui avait appris le thème astral de la jeune fille qu’il compara, poussé par l’une de ses intuitions, à celui de Charles de Bourgogne. Il comprit alors qu’il tenait peut-être avec elle l’arme qu’il n’espérait plus trouver. Et il s’était attaché à la sauver coûte que coûte.

Le cri perçant d’un freux qui s’envolait d’un buisson tira Démétrios de son amère songerie. Il se secoua, vit qu’il était à présent sur la route et que les portes de la ville étaient déjà loin derrière lui. La nuit s’annonçait dans les derniers reflets mauves et orangés du soleil. Le médecin pressa un peu sa monture. Il avait hâte à présent de rentrer chez lui car il n’avait pas pris de repos depuis au moins trente-six heures.

Il trouva Fiora sous la vigne de la terrasse. Elle portait une tunique de soie pourpre appartenant à Samia et Démétrios en conclut qu’il faudrait lui procurer quelques habits, tout en constatant malgré tout que ce simple vêtement convenait à merveille à sa beauté pure. Avec ses cheveux simplement relevés d’un ruban, elle ressemblait à une jeune Grecque.

Esteban était assis près d’elle et semblait sous le charme. Il est vrai que la jeune femme s’entretenait avec lui en castillan et que l’ancien batteur d’estrade était sensible à tout ce qui lui rappelait un pays qu’il aimait en dépit de ce qu’il y avait souffert. En s’approchant, Démétrios comprit aux paroles échangées et aux larmes qui brillaient dans les yeux de Fiora qu’Esteban rendait compte de sa mission chez Pippa et que cette mission devait se solder par un échec.

– Tu ne l’as pas ramenée ? demanda-t-il. La Virago a refusé ? Je t’avais pourtant dit ce qu’il fallait faire.

– La Virago n’a rien refusé du tout. Elle m’aurait même donné son âme si je la lui avais demandée tant elle avait envie de ce que j’offrais mais la fille Tartare n’est plus chez elle. Le client avec qui elle a passé la nuit en est tombé amoureux au point d’avoir voulu à tout prix l’acheter. Comme il donnait une belle somme, Pippa s’est laissé convaincre. D’autant plus facilement qu’elle ne tenait plus guère à garder un témoin si compromettant...

– Elle avait parlé d’un étranger, dit Fiora. A-t-elle au moins dit son nom et où il allait ?

– A Rome, mais elle ne connaît pas son nom. Elle sait seulement que c’est un médecin qu’elle appelait ser Sebastiano... Elle a dit aussi... que la fille semblait heureuse de partir avec cet homme qui est jeune... et pas laid !

Fiora ne dit plus rien. Elle se sentait désorientée... Se pouvait-il que Khatoun eût trouvé le bonheur dans un endroit tel que la maison de Pippa ? Ou bien, se croyant abandonnée par Fiora, avait-elle choisi délibérément la première planche de salut qui s’offrait à elle ?

– De toute façon, soupira Démétrios qui avait suivi le cheminement de sa pensée, il nous est impossible de nous lancer à sa poursuite. Et puis, si elle était consentante, pourquoi ne pas lui laisser une chance d’être heureuse ?

– Peut-on faire confiance au récit d’une femme comme la Pippa ? demanda Fiora.

– Pourquoi pas ? Elle n’avait aucune raison de mentir dès l’instant où on lui offrait de l’or. Allons souper à présent ! Je suis... très las.

Trop las même pour raconter, dès ce soir, à Fiora ce qui s’était passé entre Marino Betti et Esteban. Cela pouvait vraiment attendre... Il y avait longtemps qu’il ne s’était senti aussi fatigué. Pour la première fois, il pensa qu’il n’était plus jeune...

Fiora, elle, resta longtemps au jardin. Ayant dormi une partie de la journée, elle n’avait pas sommeil et la nuit était magnifique. Elle regarda longuement les étoiles, ces étoiles dont Démétrios connaissait le langage mais qui, pour son ignorance, n’étaient qu’un merveilleux spectacle. Elle eût aimé pourtant savoir laquelle était la sienne... et si elle rejoindrait un jour celle de cette petite Khatoun, sa dernière amie, dont, l’ayant perdue, elle sentait combien elle lui était devenue chère.

CHAPITRE X

DESCENTE AUX ENFERS

– Que vas-tu faire de moi ? demanda Fiora. Occupé à écrire, assis devant une grande table chargée de volumes plus ou moins poussiéreux, de papiers couverts de chiffres et de dessins étranges, Démétrios leva les yeux, et regarda la jeune femme.

– Tu t’ennuies déjà ?

– Non. Et, je ne voudrais pas te paraître ingrate mais je ne peux pas rester indéfiniment assise dans ton jardin à regarder voler les oiseaux ou dans ta cuisine à observer Samia tandis qu’elle prépare les repas. J’ai besoin de faire quelque chose. Ne fût-ce que pour essayer d’oublier que, de tous ceux que j’aime, il ne me reste personne.

– Hier, fit Démétrios avec un soupir, j’ai posé au seigneur Lorenzo la question que tu viens de formuler.

– Et qu’a-t-il répondu ?

– Que tu ne bouges surtout d’ici sous aucun prétexte et que tu ne te laisses voir par personne du pays.

Fiora haussa les épaules avec agacement. Ne rien faire... attendre ! Alors qu’elle brûlait de se lancer sur la trace de ses ennemis, d’attaquer à son tour...

– Souviens-toi de tes paroles ! Ne m’as-tu pas promis de me donner les armes qui me manquent pour venger les miens ?

– Je te l’ai promis et je tiendrai parole. Mais sache ceci : la première de ces armes, c’est la patience. J’ai peur que tu n’aies beaucoup de peine à l’apprendre et c’est normal : tu es jeune, impulsive. Tu ressembles à un oiseau que l’on vient d’installer dans une cage pour le mettre à l’abri du chat qui le guette. Il ne comprend pas et vole de tous les côtés mais ne réussit qu’à se blesser aux barreaux de la cage. Toi tu sais que tu es en danger. Alors laisse aux esprits le temps de se calmer !

– Et à Hieronyma le temps de triompher ?

– Pourquoi pas ? Rien de plus dangereux que le triomphe ! Il rend aveugle, il émousse les facultés, relâche les défenses, endort dans une sécurité trompeuse... Laisse cette femme se croire victorieuse et sûre de l’impunité ! Tu ne l’atteindras que plus aisément. Elle est déjà atteinte, même si elle l’ignore encore puisqu’elle a perdu son fils... Mais c’est cela la patience : attendre ! Savoir attendre dans l’ombre, dans la nuit, dans la ruelle. Moi il y a bientôt vingt ans que j’attends !

– Et quoi donc ?

– La même chose que toi : une vengeance ! Tu m’as demandé pourquoi je m’intéressais à toi depuis que je t’ai rencontrée et pourquoi je t’ai, tout de suite, proposé mon aide ? Tu t’es imaginé peut-être que j’avais des intentions équivoques, que ta beauté m’attirait ?