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– Je n’ai jamais rien imaginé de tel ! fit Fiora en haussant les épaules.

– Et tu as eu raison. Je n’éprouve rien pour toi : ni désir ni amour. Peut-être, à présent, un peu d’amitié parce que tu es courageuse. Non, je t’ai offert mon aide parce que je savais que tu allais en avoir besoin mais avec l’arrière-pensée d’obtenir ensuite ton assistance pour mes propres projets. Les astres m’ont dit que cela était possible.

– Les astres ? S’occupent-ils à ce point des humains ?

– Ils ne s’en occupent pas mais ils sont et leurs positions au moment de la naissance, leurs évolutions permettent aux initiés de lire bien des choses dans ce grand livre qu’est le ciel. Tiens !

Démétrios fouilla dans une armoire placée derrière le dossier de sa cathèdre et en tira des rouleaux de parchemin. Il en déroula deux qu’il fixa sur la table avec divers objets :

– Voici mon thème astral et voici le tien. J’ai eu beaucoup de mal à obtenir la date exacte de ta naissance et il m’a été impossible d’en découvrir l’heure, bien entendu. C’est pourquoi ton horoscope est incomplet et un peu vague mais les lignes essentielles y sont. Et j’y trouve certaines concordances avec le mien. Nos destinées s’unissent pendant un certain laps de temps...

– Et celui-là ? dit Fiora en désignant le troisième parchemin encore enroulé sous son ruban rouge :

– Nous y viendrons plus tard, si tu le veux bien. A présent... toujours si tu le veux bien et puisque tu n’as rien à faire, ajouta le Grec avec un de ses rares sourires, je désire te raconter une histoire ; mon histoire ! Ensuite tu me diras si tu acceptes de souscrire au pacte que je t’offrirai.

– Et si je n’accepte pas ?

Démétrios considéra un instant la jeune femme puis sourit à nouveau :

– Pour le simple plaisir de refuser, n’est-ce pas ? Cela m’étonnerait mais si cela était, tu resterais ici le temps qui te plairait puis je te remettrais un peu d’argent, un cheval et j’ouvrirais la porte devant toi pour que tu ailles où bon te semblerait.

Fiora débarrassa un escabeau des livres qui l’occupaient et s’assit :

– J’ai toujours aimé les histoires, dit-elle simplement. Je t’écoute !

Démétrios reprit place sur son siège, s’appuya sur les accoudoirs et ferma les yeux :

– Je n’ai pas toujours été cet oiseau de nuit que je suis devenu et qui fait peur aux petits enfants... et à d’autres. J’ai été jeune, riche, prince car les Lascaris ont régné sur Byzance. J’avais un palais, comme toi, et j’avais un jeune frère...

Et devant les yeux, d’abord froids et indifférents puis de plus en plus attentifs de la jeune femme, Démétrios déroula sa vie comme une longue tapisserie à personnages. Sa voix profonde possédait une étonnante puissance d’évocation et sa jeune auditrice oublia bientôt le décor qui l’entourait, la grande pièce aux murs blanchis à la chaux avec ses armoires de bois sombres, le fourneau en terre réfractaire qui en occupait un coin sous une sorte d’entonnoir renversé de tôle noircie, le grand soufflet en peau de chèvre et les rayonnages où s’alignaient des pots d’apothicaires, des paquets d’herbes sèches et tout un fatras de cornues, de fioles et de mortiers. A leur place, elle vit Byzance, d’azur et d’or, posée comme un joyau sur le Bosphore et la Corne d’Or, agrafe précieuse entre l’Europe et l’Asie, elle vit les voiles rouges du sultan infidèle, et puis la guerre, le sang, le massacre. Elle vit Théodose qui lui sembla un héros selon son cœur avec son courage et sa folie. Elle vit le faste délirant de la fête du Faisan et, dressés sur cette toile de fond scintillante, les visages de deux hommes qu’elle avait déjà appris à détester : le duc Philippe et son fils Charles, cet homme qui ignorait la pitié, ce chevalier qui n’accomplissait pas ses vœux, ce prince enfin pour les armes duquel Philippe l’avait cueillie et rejetée...

Mais autant le conteur avait mis de flamme et de couleur pour faire vivre son récit jusqu’à la mort de Théodose, autant il se montra concis pour les événements de sa propre vie qu’il résuma en quelques phrases. Ce qu’avaient été ses études, ses découvertes et ceux auxquels il les devait, il n’en parla pas. C’était son domaine réservé et il n’entendait pas laisser Fiora y pénétrer. Celle-ci d’ailleurs ne posa pas de questions. Quand Démétrios se tut, elle se contenta de désigner du doigt le rouleau de parchemin qu’il n’avait pas ouvert.

– Cet horoscope, c’est celui du duc de Bourgogne, n’est-ce pas ?

– Tu es intelligente. Je n’en ai jamais douté.

– Et ce pacte dont tu parlais tout à l’heure ?

– Je crois que tu as déjà compris : je t’aiderai dans ta vengeance si tu m’aides dans la mienne.

– D’autant plus volontiers que j’ai, moi aussi, un compte à régler avec celui que l’on appelle le Téméraire. Mais je t’avoue que je ne vois pas très bien comment cela sera possible ?

– Et pourtant cela sera ! J’en ai eu la certitude quand j’ai vu l’envoyé de Bourgogne se diriger vers toi, te rechercher et enfin t’épouser...

– Ne me parle pas de lui ! s’écria Fiora prise d’une colère subite.

– Et pourtant, il faudra en parler. Tu es, bien réellement, la dame de Selongey, sa femme, et il faudra bien qu’il t’accueille. Mais laissons cela pour le moment. Acceptes-tu le traité que je t’offre ?

– D’autant plus volontiers que tu en as déjà accompli une part. N’as-tu pas tué Pietro ? Dois-je écrire mon engagement sous ta dictée ?

– Non. Le lien du sang me paraît plus solide qu’un chiffon de papier. Il fera de toi ma sœur, une sœur que je saurai rendre redoutable, je t’en fais le serment.

Les yeux noirs et les yeux gris se croisèrent comme deux mains qui se serrent.

– J’accepte ! dit Fiora.

Démétrios tira le stylet pendu à sa ceinture dans une gaine de cuir.

– Donne-moi ta main gauche !

La jeune femme obéit. D’un coup léger, le médecin lui fit, au poignet, une petite blessure où le sang perla. Puis, il entailla son bras droit et appliqua les deux estafilades l’une sur l’autre.

– Nos sangs se sont mêlés, dit-il. Désormais nous sommes unis dans le bien comme dans le mal !

Cherchant un flacon, il en fit couler quelques gouttes sur le poignet de Fiora. Le sang s’arrêta. Il fit de même pour lui. Fiora regardait, fascinée :

– M’apprendras-tu certains de tes secrets ? demanda-t-elle.

– Je t’apprendrai beaucoup de choses. L’art des philtres qui enchaînent et des poisons qui tuent, l’art de lire un caractère sur les traits d’un visage, l’art de...

– Je t’arrête ! Pourquoi les poisons ?

– Cela peut être fort utile...

– Pas à moi ! Connaître les drogues qui procurent le sommeil, oui, pas le poison. Je préfère d’autres armes : celles des hommes par exemple. Je suis bonne cavalière, je crois, mais j’aimerais savoir tirer l’épée, me servir d’une dague...

Pour la première fois, Fiora entendit rire Démétrios :

– Cela, c’est le domaine d’Esteban. Il y est d’une extrême habileté et il se fera un plaisir de t’enseigner : je crois que tu l’as séduit...

En vertu de l’adage qui veut que lorsque l’on parle du loup on en voie les oreilles, le personnage en question entra brusquement dans le cabinet...

– Maître ! Il y a deux moines qui viennent ici !

– Des moines ? De quelle sorte ?

– D’après leurs robes, ce sont des frères prêcheurs, comme ceux de là-haut, expliqua Esteban avec un mouvement de tête qui désignait approximativement la direction du couvent où Fiora s’était mariée...