Et Commynes, avec la prolixité et le luxe de détails d’un homme pour qui la politique est une seconde nature, raconta à son hôtesse comment Louis XI avait pénétré en Picardie et en Artois sous le fallacieux prétexte de protéger les biens de Marie de Bourgogne – qui d’ailleurs était sa filleule –, comme doit en user un bon parrain envers une orpheline. Nombre de villes comme Abbeville, Doullens, Montdidier, Roye, Corbie, Bapaume, etc., s’étaient laissé prendre sans grandes difficultés et n’avaient pas eu à se plaindre ; mais d’autres, mieux tenues en main peut-être par les gouverneurs bourguignons, avaient refusé de se rendre et appelé Marie au secours. Elles surent alors ce que pesait la colère du roi de France : assauts, pillages, exécution des notables, expulsion des habitants et destruction de tout ou partie des villes coupables. Ce n’était plus l’Universelle Aragne tissant patiemment ses fils du fond de son cabinet, c’était Attila menant ses troupes à la curée. Arras, à demi détruite, fut vidée de ses habitants que l’on remplaça par de pauvres gens qui avaient eux aussi tout perdu.
– C’est là, conclut Commynes, qu’est intervenu le dissentiment entre le roi et moi. Je lui ai reproché ces grands excès si peu conformes à sa nature, et il m’a reproché d’être demeuré trop flamand et de nourrir de la sympathie pour ses ennemis. Voilà pourquoi vous me voyez sur la route de Poitiers avec, pour seule consolation, la pensée que je vais pouvoir aller saluer dame Hélène, ma belle épouse, dans sa cité de Thouars.
– Il est vrai que vous ne la voyez pas souvent. Est-il normal qu’une femme vive renfermée sur ses terres avec sa maisonnée tandis que son époux réside à la cour du souverain ? murmura Fiora songeuse. Il semble que vous n’alliez voir la vôtre que lorsque vous ne pouviez pas l’éviter ? Vous me faites l’effet de gens bien étranges, tous tant que vous êtes, Français et Bourguignons ! Chez nous, mari et femme vivent l’un près de l’autre jusqu’à ce que la mort les sépare. Et ne me dites pas que c’est là une vie bourgeoise : monseigneur Lorenzo et donna Clarissa, son épouse, s’ils ne sont pas toujours sous le même toit, demeurent au moins dans la même ville. Mais ici, le roi vit au Plessis et la reine à Amboise ; votre épouse vit à Thouars et vous auprès du roi, et...
Fiora s’était animée en parlant. L’ivoire pâle de son visage avait un peu rougi, cependant qu’une larme scintillait dans ses grands yeux gris. Et sa voix chaude faisait entendre une légère fêlure. Commynes la contempla un instant sans rien dire, se délectant au spectacle de sa beauté qui semblait aller vers la perfection comme une rose sur le point de s’épanouir. Elle était assise dans une haute chaire de chêne sculpté douillettement rembourrée de coussins de brocatelle d’un vert argenté qui mettaient des reflets d’eaux profondes sur la robe de moelleux « blanchet » brodée de menues feuilles de saule et de violettes pâles qui formaient guirlande autour des manches, du profond décolleté qu’une gorgerette de mousseline rendait plus modeste, et du bas de la robe. Ses beaux cheveux simplement tressés d’un ruban formaient une épaisse natte qui glissait contre son long cou gracieux et lui donnait l’air d’une toute jeune fille.
Dans ces simples atours, elle était plus éclatante que jamais. Pourtant, l’œil vif du sire d’Argenton croyait bien remarquer que, sous les amples plis veloutés retenus sous les seins par une large ceinture d’argent, le corps semblait s’être légèrement arrondi. Il la vit alors avec d’autres yeux : elle n’était plus seulement un être d’une exceptionnelle séduction et d’un courage peu commun, elle était aussi une femme rendue fragile par une future maternité qui ne savait sans doute pas grand-chose de l’homme qu’elle aimait ; une femme qui avait, surtout, le plus grand mal à s’adapter à cette forme de vie séparée qu’imposent souvent la vie de cour et les exigences de la guerre. En Italie, la guerre était l’affaire des mercenaires : le prince qui avait su choisir les meilleurs et les plus nombreux avait de fortes chances de l’emporter. Les gens de Florence, comme les autres, payaient pour rester chez eux, quitte à s’y entre-tuer de temps en temps mais, quand un danger quelconque approchait des remparts, c’était toute la population qui se battait, les femmes au coude à coude avec les hommes. Fiora ne comprendrait jamais pourquoi le service d’un suzerain quelconque devrait la condamner à la solitude sur ses domaines.
Doucement, il prit l’une des jolies mains qui reposaient sur les genoux de la jeune femme, la plaça entre les siennes et acheva la phrase qu’elle avait laissée en suspens.
– ... et votre propre couple, plus séparé encore puisque votre époux sert la duchesse Marie et que vous-même êtes attachée à la France.
– Par mes amitiés, mes intérêts puisque le peu de fortune qui me reste se trouve en ce pays, enfin parce que je n’ai aucune raison de combattre le roi Louis qui a été bon pour moi.
– Mais vous attendez un enfant et votre dilemme n’en est que plus douloureux. Que puis-je faire pour vous aider, mon amie ?
Elle était devenue très rouge et les larmes qu’elle ne pouvait retenir glissaient sur ses joues.
– Vous qui savez toujours tout, pouvez-vous me dire où il est ? Depuis bientôt quatre mois que je l’ai quitté, je n’ai eu aucune nouvelle.
– J’aimerais pouvoir vous contenter, mais c’est difficile, même pour moi. Marie de Bourgogne et la duchesse veuve sont tenues par les Gantois en étroite surveillance dans leur palais du Coudenbergh, bien plus otages que souveraines, et nos espions n’ont aucun moyen de savoir ce qui se passe chez elles. Néanmoins, je peux vous dire que, si messire de Selongey est demeuré près d’elles jusque il y a peu, il semble qu’il ait récemment disparu.
– Disparu ?
– Ne l’entendez pas au mauvais sens, Madonna. J’entends qu’il n’est plus à Gand, et je pense que Madame Marie a dû le charger d’une mission, peut-être en Franche-Comté, plus vraisemblablement en Bourgogne où, paraît-il, la nouvelle de la mort du Téméraire n’a pas fait verser d’abondantes larmes. Il aurait alors à réchauffer cet enthousiasme défaillant.
– Autrement dit : il est en danger ! Mon Dieu !
– Calmez-vous, je vous en prie. Ce ne sont que des suppositions. La duchesse a pu aussi bien l’envoyer à son fiancé pour le prier de se hâter. Je vous le répète : nous ne savons rien. Ce que je peux vous promettre, c’est de vous faire parvenir des nouvelles dès que j’en aurai reçu.
– Croyez-vous qu’en Poitou vous en recevrez beaucoup ?
– Voilà que vous remuez le fer dans la plaie ! fit Commynes en riant. Mais soyez bien certaine que je garde, ici et là, quelques bons informateurs et que, de toute façon, je ne resterai pas longtemps à Poitiers. Je vais fort m’ennuyer de notre sire... mais lui s’ennuiera encore plus !
Léonarde, entrant pour annoncer que l’on allait servir, trouva les deux amis en train de rire, ce qui la rassura. Commynes, tout français qu’il était devenu, gardait un petit fumet bourguignon qui n’était pas sans l’inquiéter vaguement, mais au cours du repas qui suivit elle l’oublia. Commynes était toujours un convive aimable, joyeux et disert. Ce jour-là, comblé par un admirable saumon de Loire à la sauce au citron, suivi de boudins blancs à la chair de chapon et d’une succulente fricassée de gelinottes et de bartavelles aux champignons, le tout arrosé des jolis vins de Loire qu’Etienne Le Puellier élevait pieusement dans le cellier de la maison, il fut étincelant, étourdissant de bonne humeur. Fiora riait et Léonarde, heureuse de l’entendre rire, se montra pleine d’attentions pour le visiteur de passage.