Выбрать главу

La quiétude dans laquelle la ville entière semblait s’être assoupie vola soudain en éclats. Il y eut des cris que l’on ne comprit pas, des bruits divers et le claquement de centaines de pieds qui couraient sur le pavé de la rue. L’aubergiste sortit sur sa porte pour demander ce qui se passait et vit que tout ce monde galopait vers le pont. Quelqu’un brailla :

– Un prisonnier ! On amène un prisonnier dans une cage ! Il est sur le pont !

Aussitôt Fiora fut debout, mue par une force intérieure qu’elle ne pouvait contrôler.

– Allons voir !

– Vous êtes folle ? protesta Léonarde. Qu’avez-vous besoin d’aller contempler un malheureux ?

– Je ne sais pas, mais il faut que j’y aille. Pour qu’on l’ait mis en cage, il faut que ce soit un captif d’importance.

– C’est insensé ! Cela n’est bon ni pour vous ni pour l’enfant. Aidez-moi donc, vous ! ajouta-t-elle à l’adresse de Florent qui s’était levé aussi et regardait la jeune femme avec inquiétude.

Mais celui-ci hocha la tête sans répondre. Il connaissait assez Fiora pour savoir que, lorsqu’elle plissait le front et serrait les lèvres, il était impossible de la faire revenir sur la décision qu’elle venait de prendre. Cette fois, elle se contenta de tourner les yeux vers son jardinier.

– Venez avec moi, Florent ! dit-elle. Vous devriez suffire à me protéger de la foule. Dame Léonarde nous attendra ici !

– Il ferait beau voir ! protesta celle-ci. Je commence à être fatiguée de vous répéter que là où vous allez je vais aussi. J’exige tout de même que nous prenions les mules. Aller à pied serait de la démence. Mais je continue à soutenir qu’un tel spectacle n’est pas fait pour une femme près de son terme... ni d’ailleurs pour aucune femme !

Un instant plus tard, juchée sur sa mule que guidait Florent – il avait jugé plus prudent de laisser la sienne à l’auberge avec leurs achats – Fiora avançait avec peine au milieu du rassemblement qui s’était formé dès les premiers cris et qui se bousculait pour franchir la porte Saint-Genest ouvrant directement sur le pont. Le flot s’écoulait lentement car, à cet endroit, le Carroi-aux-Herbes, séparé du château par un profond fossé alimenté par la Loire, se rétrécissait. Bientôt, il ne s’écoula plus du tout. Découragé, Florent se tourna vers Fiora. Fiora qui donnait des signes d’impatience.

– Nous ferions mieux d’attendre ici ! Ce prisonnier ne va pas rester sur le pont. Il va sûrement entrer en ville. Nous le verrons au passage.

Avant que la jeune femme ait pu répondre, il interpella l’un des soldats qui gardaient le pont-levis du château.

– Savez-vous où l’on conduit l’homme qui arrive ?

– Au château de Loches, peut-être... à moins que ce ne soit au Plessis... ou alors chez quelque notable !

– Chez un notable ? Pour quoi faire ?

– Mais pour qu’il le garde ! C’est un signe particulier de la bienveillance de notre sire que confier un prisonnier à quelqu’un qu’il tient en estime, répondit l’homme amusé par la mine ahurie du jeune homme, qui d’ailleurs ne s’estimait pas satisfait et tenait à aller au fond des choses :

– Il faut qu’il ait une bien grande porte, votre notable, si l’on rentre la cage avec son occupant ?

– C’est bien plus simple que ça, expliqua l’autre imperturbable, on démolit un pan de mur et on le reconstruit ensuite. On prévient les maçons à l’avance. Vous vouliez traverser le pont ? ajouta-t-il en coulant un œil admiratif vers Fiora. La jeune dame habite peut-être Saint-Symphorien ?

– Non pas ! Nous voulions seulement voir le cortège. Nous habitons au Plessis, ajouta-t-il d’un air négligent.

– Alors restez près de moi. Vous ne pouvez le manquer. D’ailleurs, voilà la foule qui reflue.

Galamment et après avoir, d’un clin d’œil, pris l’avis de l’autre sentinelle, il fit garer les deux mules sur le pont-levis du château, ce qui assurait aux deux femmes un emplacement rêvé à l’abri de la bousculade. Il était temps. Tous ceux qui n’avaient pu franchir la porte dont la haute ogive se découpait sur le ciel fulgurant étaient repoussés en arrière par une force contre laquelle ils ne pouvaient rien, alors que ceux qui étaient sur le pont ne pouvaient plus revenir sur leurs pas, le cortège du prisonnier leur coupant la retraite. Certains étaient tombés à l’eau, sans doute, car on avait entendu des cris et des « plouf » retentissants. Fiora sentit que son cœur se serrait, elle craignait éperdument que ce prisonnier de marque ne fût son époux. Cela tenait à certains bruits qui venaient jusqu’à elle :

– Paraît que c’est un rebelle bourguignon ! Il s’est battu contre notre roi ! L’un des hommes de ce maudit Téméraire !

Des bruits venus de n’importe où, des cris poussés par des gens qui au fond ne savaient rien, des injures stupides, gratuites et trop faciles en face d’un homme réduit à l’impuissance. Enfin, sous l’arche en fer de lance, la cage apparut, dominant la houle des têtes. Cahotant sur les cailloux du fleuve qui pavaient la rue, une sorte de plateforme grossière s’avançait avec difficulté au milieu d’un groupe de cavaliers, la lance au poing, et, sur cette espèce de plateau, il y avait une cage assez haute pour qu’un homme pût s’y tenir debout, une cage faite de grosses lattes de bois armées de coins en fer dans laquelle un homme, accablé peut-être par la chaleur du soleil dont rien ne le protégeait, était assis.

On ne pouvait voir son visage, car sa tête était cachée dans ses bras posés sur ses genoux, peut-être pour donner moins de prise aux projectiles de toute sorte que lui lançait la populace avec des cris de mort. Cet homme était un de ces Bourguignons contre lesquels il avait fallu combattre durant près d’un siècle et, même au pays de la douceur de vivre, on avait la rancune tenace. A mesure que le char avançait, la foule hurlait plus fort et les gardes durent faire usage de leurs lances pour la tenir à distance. Sans cela, elle eût peut-être, sans rien savoir de ce captif, pris la cage d’assaut.

Un soupir de soulagement dégonfla la poitrine de Fiora. Philippe était brun et les cheveux de celui-là, bien que fort sales, étaient d’un blond de blé. Le dégoût lui serra la gorge. De tout son cœur, elle détesta ces gens, si aimables et si paisibles en temps normal, et que la seule vue d’un inconnu dont on leur disait qu’il était un ennemi suffisait à changer en une horde de loups. Elle regardait cette scène cruelle sans parvenir à en détacher son regard, et une immense pitié se levait en elle pour ce malheureux qui devait souffrir mille morts par ce jour d’été et sans une goutte d’eau à boire. Son regard vrilla Florent :

– Va me chercher une pinte de vin frais à l’auberge ! Le ton était de ceux auxquels on ne résiste pas.

Comprenant que, s’il n’obéissait pas, il risquait d’être chassé sur l’heure, Florent ne discuta pas, s’esquiva rapidement et revint peu de minutes après avec un pichet qu’il remit en tremblant à la jeune femme.

– Que prétendez-vous faire ? murmura Léonarde qui cependant avait déjà compris.

Fiora néanmoins consentit à s’expliquer :

– Nous avons peut-être rencontré cet homme l’an passé au camp du duc Charles. Je veux lui porter secours...

Et, sans attendre davantage, elle poussa sa mule dans la foule en direction de la cage.

– Dame ! Où allez-vous ? cria le soldat qui lui avait offert le refuge du pont-levis.

– Là où je dois aller ! Cet homme est un prisonnier. Pas un condamné !