– Nous faisons peut-être une montagne d’une taupinière, conclut-elle. Il se peut que cet étranger ne soit qu’un curieux.
– Derrière un curieux peut se cacher un espion, affirma Florent qui ne désarmait pas. Ou pis encore : un amoureux !
– Pourquoi donc un amoureux serait-il pire qu’un espion ? demanda Léonarde qui ne put s’empêcher de rire.
– Je me comprends. Je sais bien qu’ils sont nombreux les hommes qui admirent donna Fiora, et qu’il en viendra toujours d’autres, mais je n’aimerais pas qu’elle ait à faire face à l’amour d’un personnage comme celui-là. Vous n’avez pas vu ses yeux ? Ils sont froids et cruels. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il soit un marchand. Il pue l’homme de guerre à quinze pas.
Cette fois, Léonarde ne dit rien. Le souvenir qu’elle gardait de l’étranger lui soufflait que Florent, inspiré peut-être par son amour sans cesse en éveil, pourrait bien avoir raison. D’autant que l’inconnu venait d’Italie et que Léonarde savait d’expérience que les gens de sac et de corde y florissaient plus aisément qu’au royaume de France, où la rude poigne du roi Louis et la police de son grand prévôt Tristan L’Hermite faisaient régner chez les truands une crainte salutaire. De toute façon, cela ne ferait de mal à personne que la maison fût un peu mieux gardée. Au moins jusqu’au retour du roi qui ne saurait tarder.
Pourtant les jours s’écoulèrent sans que l’on revît l’inquiétant personnage.
CHAPITRE IV
L’ATTENTAT
Contrairement à ce que craignait son entourage, Fiora se remit très vite de son accouchement. Cinq jours après, elle était debout et la santé parut lui être revenue, mais elle n’avait pas de lait à offrir au petit Philippe. Il fallut recourir sans attendre à la nourrice dont, heureusement, Léonarde et Péronnelle s’étaient à l’avance assuré les services en prévision de ce genre d’incident toujours possible. C’était une forte fille du village voisin de Savonnières qui, laissant son dernier-né aux soins de sa mère et du troupeau de chèvres familial, vint s’installer au manoir avec une évidente satisfaction. Au demeurant, c’était une acquisition plutôt agréable car elle était toujours de bonne humeur, placide et silencieuse, adorant visiblement les enfants, et elle s’attacha instantanément à celui qu’on lui confiait. Le gîte douillet et les menus copieux de Péronnelle achevèrent sa conquête et Marcelline – c’était son nom – prit place parmi les habitants de la maison aux pervenches avec l’intention bien arrêtée d’y rester le plus longtemps possible. Elle s’entendit tout de suite avec la maisonnée et, si Fiora l’impressionna, cela lui parut la chose du monde la plus normale puisqu’elle était la châtelaine. Elle n’imagina pas un instant qu’un drame se jouait sous ses yeux.
Fiora, en effet, n’était plus la même, et ceux qui vivaient à ses côtés avaient peine à la reconnaître quand elle apparaissait, mince et longue silhouette noire que les voiles du deuil faisaient fantomale. Elle ne riait plus, parlait à peine et passait de longues heures assise dans l’encoignure d’une fenêtre à regarder couler la Loire au bout de son petit domaine sans plus toucher aux travaux d’aiguille qui l’avaient distraite pendant sa grossesse, ses longues mains oisives abandonnées sur le tissu noir de sa robe. Elle n’avait apparemment plus de larmes et pas une seule fois elle ne prononça le nom de son époux. Bien plus, quand Léonarde essaya d’approcher la blessure qu’elle devinait avec des mots apaisants, elle coupa court.
– Non ! Par pitié, ne me dites rien ! Ne m’en parlez jamais. Il est mort loin de moi... et c’est entièrement ma faute !
Elle quitta alors la salle comme on s’enfuit et descendit au jardin pour aller s’asseoir sous un petit berceau de roses mousseuses, chef-d’œuvre de Florent. Celui-ci n’était pas loin, d’ailleurs, occupé à nettoyer un massif de giroflées que des chats avaient mis à mal en s’y battant une nuit de pleine lune. Son premier mouvement fut de venir vers la jeune femme, mais il aperçut son visage immobile, son regard sans vie, et il n’osa pas, craignant une rebuffade qui l’eût blessé. Sa belle dame semblait avoir perdu son âme.
C’était vrai, en un sens. Fiora accrochait son désespoir et ses regrets à cet instant démentiel, insensé, où elle s’était arrachée des bras de Philippe pour s’éloigner de lui, murée qu’elle était dans son orgueil blessé et dans sa déception. Pourtant, les avait-elle attendues, cherchées, ces heures de bonheur qu’elle venait d’interrompre ! Et tout cela parce que Philippe, au lieu de se consacrer à elle, prétendait continuer à mener sa vie habituelle, vouée tout entière au service du suzerain, après l’avoir reléguée dans son château bourguignon. Sur le moment, l’idée lui avait paru absurde et, quand il avait prononcé le mot d’obéissance, tout son être s’était révolté. La vie qu’il lui offrait, elle n’en voulait pas. N’était-ce pas à lui, qui avait eu envers elle de si grands torts, de prouver enfin qu’il l’aimait plus que tout au monde et d’essayer de la rendre heureuse ? Oui, elle le pensait, et elle l’avait pensé à chacun des instants qui avaient suivi, jusqu’à cette minute affreuse où Matthieu de Prame lui avait appris ce qui s’était passé à Dijon, un jour de ce mois de juillet où, dans la douceur de ce même jardin, elle se laissait aller au bonheur de porter « son » fils en caressant l’espoir de l’y voir venir un jour.
Les pensées torturantes continuaient leur ronde. Si elle avait accepté de se laisser conduire à Selongey, de vivre l’existence qu’il lui offrait, les choses auraient-elles été différentes ? Serait-il resté auprès d’elle ? Sa raison lui soufflait qu’elle en serait alors au même point, que tout se serait déroulé dans la vie de Philippe comme il en avait décidé, qu’il aurait continué cette lutte insensée pour une Bourgogne indépendante qui n’était plus qu’un leurre, et qu’il n’aurait pas davantage évité l’échafaud.
L’échafaud ! Quelle malédiction traînait donc après lui ce vieil assemblage de pierre et de bois qui, après avoir bu le sang de ses parents, venait de boire celui de l’homme qu’elle aimait ? Tout ce qui faisait sa vie devait-il obligatoirement achopper sur ces affreux bois de justice ? Peut-être que si elle avait noué ses bras assez fort autour de Philippe elle aurait réussi à le garder près d’elle, à l’empêcher d’aller vers ce destin atroce et tellement inutile !
Si écartée du bruit du monde que fût la maison aux pervenches, quelques nouvelles y parvenaient de temps à autre, celles que Péronnelle rapportait du marché ou que Florent glanait en ville. On avait ainsi appris que, le 18 août, à Gand, Marie de Bourgogne avait épousé Maximilien. Elle serait un jour impératrice d’Allemagne et n’avait plus besoin de la Bourgogne que la conduite dangereuse du défunt duc avait d’ailleurs à demi détachée de lui. Philippe était mort pour rien, pour rien, pas même pour une idée. On ne lutte pas contre l’Histoire, mais il ne voulait pas le savoir : ce qu’il voulait, c’était conserver à « sa » princesse l’héritage ancestral, et Fiora à présent ne savait plus très bien qui elle haïssait davantage, de cette Marie qui avait mené Philippe à sa perte ou du gouverneur de Dijon – comment s’appelait-il, déjà ? le sire de Craon ? – qui avait signé l’ordre d’exécution.
Les seuls instants de paix que le tourbillon de ses pensées laissait à Fiora, elle les trouvait auprès de son fils. Le bébé était superbe. Le lait de Marcelline semblait lui convenir à merveille et il promettait d’être grand, fort et peut-être heureux de vivre : s’il gazouillait beaucoup il pleurait peu, et même pas du tout car, lorsqu’il piquait une colère, ses yeux à la nuance encore incertaine demeuraient secs. Devant lui, Fiora n’était plus qu’adoration et, quand elle le tenait dans ses bras et caressait, du bout d’un doigt, le léger duvet brun de sa petite tête, une telle vague d’amour l’enveloppait qu’elle oubliait un instant de souffrir. Elle s’attardait alors un moment près du berceau, barque fragile à laquelle, comme si elle était en train de se noyer, elle s’accrochait pour ne pas devenir folle. Dès qu’elle s’en écartait, les pensées amères affluaient.