On approchait des vendanges quand, tout à coup, le pays s’anima. Le Plessis, qui semblait un peu assoupi en l’absence de son maître, se réveilla. On faisait le ménage à fond et l’on réapprovisionnait les cuisines, tandis que commençaient à arriver des porteurs d’ordres et quelques chariots de meubles : en un mot, Louis XI revenait.
On sut qu’il n’était plus loin quand arrivèrent les objets de sa chapelle qui ne le quittaient jamais. En fait, il se trouvait à Amboise pour y visiter la reine Charlotte, son épouse. Celle-ci préférait de beaucoup au Plessis son beau château dressé sur le coteau devant lequel coulait la Loire. Mais le roi n’y restait jamais bien longtemps et, deux jours après l’arrivée de la chapelle, on entendit sonner les trompettes d’argent qui annonçaient son approche.
Ce soir-là, pour la première fois depuis la naissance de son fils, Fiora sortit de son mutisme et, au lieu de remonter dans sa chambre après le souper comme elle en avait pris l’habitude, resta dans la salle et demanda à Léonarde d’y rester avec elle. La soirée étant un peu fraîche, Florent avait allumé dans la cheminée une brassée de branches de pin dont la résine crépitait joyeusement et embaumait la grande pièce silencieuse. La jeune femme rêva un instant en regardant les flammes, puis ramena sur Léonarde son regard las.
– Je vous demande, dès à présent, pardon de ce que je vais faire, ma chère Léonarde. Croyez qu’avant de m’y décider j’ai longuement réfléchi. L’absence du roi m’en a laissé le temps mais, puisque le voilà revenu, je ne peux différer davantage.
– J’ignore de quoi vous souhaitez me parler, Fiora, mais sachez que la seule chose qui compte pour moi, à cette heure, c’est justement que vous me parliez enfin. Ce long silence me désespérait. Il me semblait... que je ne comptais plus pour vous puisque je n’étais plus la confidente de vos peines et...
La voix buta sur un sanglot que la vieille demoiselle ravala courageusement, mais une larme brilla tout de même dans ses yeux bleus qui semblaient conserver une éternelle jeunesse. La main de la jeune femme vint se poser sur celle de sa fidèle compagne.
– Qu’aurais-je pu vous dire que vous ne sachiez déjà ? Je vous sais gré, au contraire, de m’avoir laissée à mon silence. Je ne pouvais entendre d’autres voix que celles de ma douleur et de mes remords.
Le mot fit bondir Léonarde et sa tristesse s’en trouva balayée :
– Je savais bien qu’il s’agissait de cela ! Des remords ? Pourquoi ? Parce que vous n’avez pas permis à messire Philippe de vous enfermer à Selongey où il ne serait resté que peu de temps, pressé qu’il était de retourner au combat ? Voulez-vous me dire ce que cela aurait changé à l’abominable suite des événements et si vous seriez moins malheureuse dans son château que vous l’êtes ici ?
– Sans doute rien, mais je serais à Selongey, comme il le voulait, et c’est toute la différence. Léonarde, l’homme qui a fait tuer mon époux est gouverneur de Dijon « pour le roi »... et moi je ne me reconnais pas le droit d’élever son fils dans une maison donnée par le roi.
– Doux Jésus ! gémit la vieille demoiselle qui changea de couleur, ne me dites pas que vous allez vous lancer, à nouveau, à la poursuite de je ne sais quelle vengeance insensée ? Ne me dites pas que tout va recommencer comme durant ces deux années affreuses que nous avons vécues, vous et moi ? Devant Dieu qui m’entend, je jure que je ne pourrais pas le supporter. Non, je ne pourrais pas !
Cette fois, elle éclata en sanglots et enfouit son visage dans ses deux mains qui tremblaient. Navrée de ce chagrin dont elle était la cause, Fiora se laissa glisser à genoux près d’elle comme elle le faisait quand elle était enfant et qu’elle avait quelque chose à se faire pardonner, puis l’entoura de ses bras.
– Calmez-vous, mon cœur, fit-elle doucement, je vous jure sur tout ce que j’ai de plus sacré que l’idée de vengeance ne m’a jamais effleurée et qu’il ne saurait plus en être question. Je sais ce que vous avez souffert et, bien souvent, j’en ai eu du remords. D’ailleurs, je n’ai pas été au bout de mon dernier projet. Pas plus que Démétrios ! Les meules du Seigneur broient lentement mais sûrement, et les grains de sable que nous sommes faisaient preuve d’une trop grande présomption ! Plus de vengeance, ma Léonarde, plus jamais !
– Vraiment ?
– N’avez-vous plus confiance en moi ? Si, tout à l’heure, je vous ai demandé pardon de ce que je vais faire, c’est uniquement parce que je sais que vous êtes heureuse ici, que vous êtes attachée à cette maison, comme je le suis moi-même d’ailleurs. Cela va être dur de s’en séparer, mais il faut me comprendre : même si je ne garde pas rancune au roi d’une condamnation dont il n’a probablement même pas été informé, ce sire de Craon a jugé en son nom. Rester ici serait approuver tacitement ce qui a été fait. Mon fils me le reprocherait plus tard.
Fiora s’était relevée et marchait lentement le long de la cheminée, les mains au fond de ses larges manches. Léonarde la suivait des yeux avec une sorte d’accablement. Puis son regard glissa sur le décor qui les environnait et dont, à son cœur qui se serrait, elle comprit qu’il lui était devenu cher et qu’elle avait espéré y achever ses jours. Enfin, elle parla :
– Pensez-vous donc élever cet enfant dans l’amour exclusif de la Bourgogne et la haine de la France ?
– Non. Bien sûr que non, mais...
– Quand il aura vingt ans, il y aura longtemps sans doute que la Bourgogne sera devenue province française. Le roi Louis ne sera peut-être plus de ce monde, mais son fils régnera et le vôtre sera l’un de ses sujets. Voulez-vous dès à présent le ranger dans un camp rebelle qui, en outre, n’existe presque plus, puisqu’il s’agit, pour les anciens sujets du duc Charles, de choisir entre France et Allemagne ? Il faut songer à son avenir. Où le voyez-vous, cet avenir, si vous offensez le roi en lui rendant le présent qu’il vous a fait ?
– Le roi est un homme sage. Il me comprendra certainement. Il est plus normal que j’emmène mon fils à Selongey.
– Etes-vous seulement certaine qu’il existe encore un château de Selongey ?
Fiora s’était arrêtée et fixait à présent Léonarde d’un œil stupéfait :
– Pourquoi n’existerait-il plus ?
– Parce que dans tous les pays du monde, lorsqu’un homme a été condamné pour rébellion, ses biens sont récupérés par la Couronne, ses défenses abattues. Il se peut que le château ait été rasé. Si notre petit Philippe n’avait plus rien d’autre que ce manoir que vous voulez rendre ?
– Oubliez-vous qu’Agnolo Nardi fait fructifier la part de fortune qui m’a été laissée ? Il aura au moins cela !
– Peu de chose pour le grand seigneur qu’il a le droit d’être. Pourquoi, au lieu d’aller jeter, demain, vos titres de propriété à la tête du roi Louis, n’allez-vous pas plutôt lui porter votre plainte ? Il vous a montré que vous pouviez avoir confiance en lui et qu’il avait pour vous une véritable amitié. En outre, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est un homme sage... mais n’oubliez pas non plus ce que nous a dit messire de Commynes lors de sa dernière visite : il a changé et il semble prendre plaisir à présent à cette guerre qu’il détestait. Il a même exilé son plus sage conseiller...