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– Quelque chose me dit que nous n’allons pas quitter cette chère maison avant longtemps, confia-t-elle à Péronnelle. J’espère beaucoup que notre sire saura convaincre donna Fiora de ne pas s’éloigner et que nous allons passer ensemble le plus délicieux des hivers.

– Vous croyez ?

– Oui, je le crois. Ce que je craignais par-dessus tout, c’était que notre jeune châtelaine ne tombe sur le roi comme la foudre et ne s’attire son ressentiment. Je pense à présent que les choses devraient se passer au mieux, et que nous resterons tous ensemble.

Ces quelques phrases pleines d’espérance, la pauvre Léonarde devait y penser souvent, au cœur des interminables nuits sans sommeil qui allaient être son lot durant ce même hiver qu’elle avait espéré si doux.

Sous les rideaux de brocatelle fleurie qui enveloppaient son lit, Fiora sommeillait. Une grande fatigue s’était emparée d’elle à son retour du Plessis. Après avoir accepté de Péronnelle une écuelle de bouillon de légumes, elle avait regardé Marcelline donner le sein au petit Philippe, puis elle s’était retirée chez elle, sans accepter qu’on l’aidât à se dévêtir. Une fois de plus, elle était aux prises avec ce grand désir de solitude qui désolait tant Léonarde, la seule idée de parler, d’écouter, de répondre lui étant presque insupportable. Il lui semblait être un fétu de paille, un bouchon emporté sur les eaux tumultueuses du destin sans qu’il soit accordé à sa volonté propre la moindre chance de s’exprimer. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’essayer de trouver un peu de repos et, jetant ses vêtements autour d’elle sans se soucier de l’endroit où ils tombaient, elle alla se glisser dans ses draps frais qui fleuraient bon l’iris et laissa son corps s’y détendre jusqu’à ce que la nuit, s’insinuant entre les branches de la croix que formait le meneau de sa fenêtre, eût fondu dans la grisaille les vives couleurs du tapis de Smyrne étendu sur le dallage et envahi la pièce en y laissant pénétrer une fraîcheur annonciatrice de l’automne.

Fiora n’avait pas permis qu’on allumât le feu, toujours préparé dans toutes les cheminées de la maison, pas plus que la veilleuse disposée à son chevet. Elle n’avait pas envie de lire, bien que le volume disposé auprès d’elle fût l’un des discours de Platon qu’elle avait le plus aimés dans son enfance studieuse. A quoi pouvait lui servir la sagesse grecque, au fond d’un manoir perdu entre fleuve et forêt, quand son cœur et son esprit flottaient à la dérive sans plus savoir de quel côté il convenait de se tourner ? La seule chose vivante, dans cette chambre, était la brise du soir qui passait par l’un des vitraux ouverts de sa fenêtre et lui apportait l’odeur de feuilles mouillées qu’une pluie récente avait étendue sur le jardin.

L’un après l’autre, les bruits familiers de la maison s’éteignirent. Fiora entendit Florent tirer de l’eau au puits de la cour pour que Péronnelle en eût quand, au matin, elle réveillerait le feu de la cuisine. Puis ce fut le pas d’Etienne qui faisait une dernière ronde et sifflait ses chiens avant de regagner son lit dans les communs, aux abords du chemin creux ; celui des portes que Léonarde fermait l’une après l’autre en tirant les verrous ; le craquement léger de l’escalier de bois du second étage sous le poids de Péronnelle qui rejoignait sa chambre, suivi de celui – plus léger – de Florent. Enfin, le faible grincement de sa propre porte quand Léonarde l’entrouvrit pour s’assurer que Fiora dormait. Dans la chambre voisine, le bébé pleura un peu et Marcelline fredonna quelques mesures d’une vieille berceuse pour l’endormir, puis Fiora entendit craquer le lit sous le poids de la nourrice. C’était fini : la maison avait cessé de vivre pour laisser entrer les bruits nocturnes de la campagne environnante. Tout était en ordre, chacun des habitants du manoir ayant emporté avec lui, pour la déposer jusqu’au retour du jour, sa charge de soucis et de peines. Seule Fiora n’avait rien déposé, bien qu’elle essayât de toutes ses forces. C’eût été si bon d’oublier les peines, les devoirs, les obligations que lui créaient son veuvage et l’honneur du nom qu’elle portait, pour n’être plus que ce qu’elle était : une très jeune femme qui n’avait pas vingt ans, un corps fait pour l’amour et qui ne connaîtrait plus jamais les caresses ni le soleil rouge du plaisir, une âme trop tôt meurtrie qui voulait vivre bien qu’elle n’en eût plus vraiment le courage. Qu’attendre d’une vie où il n’y aurait plus le rire de Philippe, les mains de Philippe, la bouche de Philippe, le corps de Philippe dont elle croyait sentir encore, en fermant les yeux, le poids impérieux et doux quand il l’obligeait à s’ouvrir pour lui...

La pensée de la mort lui revint, comme elle lui venait trop souvent depuis qu’elle avait rencontré Matthieu, et, ce soir, elle s’imposait avec plus de force que jamais. Si Fiora disparaissait, ceux qu’elle aimait, les rares êtres que la vie lui eût laissés, pourraient continuer à vivre dans cette maison où ils se sentaient si bien. On l’enterrerait dans l’île, près du prieuré Saint-Côme, afin qu’elle pût reposer en terre bénite, et Léonarde, chaque matin, viendrait fleurir sa tombe avec des bouquets de lilas, de pivoines, de roses et de chèvrefeuille, d’œillets, de pervenches ou de perce-neige, selon les saisons. Entre ses mains, le petit

Philippe serait bien gardé, bien élevé et, certainement, le roi ne lui ménagerait pas sa protection. Oui, ce serait la meilleure des solutions, à condition que la mort vînt naturellement. Un suicide ne ferait que jeter l’opprobre sur ceux qu’elle aimait, à moins que sa mort ne ressemblât à un accident ? Les pêcheurs du pays disaient que la Loire avait d’étranges tourbillons, des courants violents et des creux profonds. Plus d’un imprudent s’y était perdu en se baignant.

Bien sûr, la saison n’était plus guère à la baignade. Les matins étaient frais et déjà brumeux si les couchers de soleil gardaient un peu de chaleur dans leurs pourpres et leurs ors. Ce serait tellement simple, tellement facile ! Presque agréable ? Juste un peu de courage pour faire les premiers pas, et puis s’étendre dans l’eau fraîche et se laisser emporter, rouler par elle jusqu’aux portes de l’infini.

Fiora ferma les yeux pour mieux savourer l’idée qu’elle se faisait de cette façon de quitter le monde et ne s’aperçut pas que, à force de s’imaginer dans l’anéantissement fatal, elle finissait par s’endormir...

Une angoisse subite la réveilla et la dressa assise sur son lit, le cœur battant et la sueur au front. La chambre était obscure, mais le vent s’était levé et le battant de la fenêtre tapait contre le mur. Fiora rejeta le drap qu’elle avait gardé serré contre elle et voulut se lever pour aller refermer. Elle n’eut pas le temps de mettre les pieds à terre : le choc étouffant d’une couverture s’abattit sur elle et, aussitôt, elle sentit que des bras l’encerclaient et s’efforçaient de la maintenir tandis qu’une corde se resserrait sur ses bras. Elle se débattit avec une énergie sauvage, hurla :

– Au secours ! ... A l’aide ! ... Haaaaa !

Cherchant sa gorge à tâtons, des doigts étouffèrent ses cris, mais d’autres leur faisaient écho. Elle entendit hurler Marcelline et aussi Léonarde qui suppliait le ou les agresseurs de libérer Fiora. Il y eut aussi un bruit de lutte suivi d’un gémissement de douleur, puis une voix hargneuse :

– Tenez-vous tranquille ou je saigne le gamin comme un poulet !