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C’était une grande salle voûtée en plein cintre et passée au lait de chaux qu’une grille d’épais barreaux de fer partageait en son milieu. Du côté du cloître, elle n’avait pour seul ornement qu’un crucifix de bronze, mais, du côté des visiteurs, des fresques hautes en couleur retraçaient le martyre du bienheureux pape Sixte II, décapité en l’an 258 avec quatre de ses diacres dans le cimetière de Calliste. L’artiste avait peint le saint plus grand que les autres personnages afin de bien montrer à quel point il leur était supérieur.

En ouvrant la porte qui eut le bon goût de ne pas grincer, Fiora ne vit qu’une silhouette noire, de formes amples, et qui lui tournait le dos. La visiteuse était en contemplation devant la scène où un bourreau musculeux abattait la tête nimbée d’or du martyr. Et Fiora, pour la première fois, bénit les affreuses sandales de corde tressée que l’on portait au couvent et dans lesquelles ses pieds n’arrivaient pas à se réchauffer, car elles lui permirent d’avancer jusqu’à la grille sans faire plus de bruit qu’un chat. Elle souhaitait observer sa visiteuse, mais ne vit pas grand-chose d’autre qu’un ample manteau de beau drap noir à ramages d’argent dont la capuche était ourlée de renard sombre. Et comme il lui était impossible d’en savoir davantage, elle se décida :

– Puis-je savoir, Madonna, ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? fit-elle d’une voix nette.

La femme prit son temps pour se retourner, mais, quand ce fut fait, Fiora dut faire appel à tout son empire sur elle-même pour ne pas pousser le cri que l’autre attendait peut-être. Celle qui la regardait avec un méchant sourire et des yeux brillants de joie mauvaise n’était autre que Hieronyma...

CHAPITRE VII

UN SCRIBE RÉPUBLICAIN

En dépit de la séparation qu’imposait la grille, Fiora recula d’un pas, instinctivement, comme elle eût fait si un serpent s’était dressé sur son chemin, mais son visage garda une parfaite impassibilité. Au contraire, Hieronyma s’approcha de la clôture jusqu’à toucher les barreaux de sa main gantée de noir.

– Bonjour, cousine ! fit-elle d’une voix chuintante que Fiora ne lui connaissait pas et qui était due, sans doute, aux deux dents qui lui manquaient à la mâchoire supérieure. Nous aurons mis du temps à nous retrouver, mais j’espère que tu apprécies les circonstances présentes à leur juste valeur ?

– On m’a annoncé une signora Boscoli ? Qu’est-ce que cette comédie ?

– Une comédie ? En aucune façon : c’est bien mon nom. Il y a un peu plus d’un an, j’ai épousé ici même le seigneur Bernardo Boscoli, un juriste de la cour pontificale. Hélas, j’ai eu le malheur de le perdre l’été dernier... la peste !

Du bout d’un doigt, elle écrasa une larme factice cependant que Fiora s’offrait le luxe d’un sourire chargé de dédain :

– Ce n’est pas flatteur pour toi : choisir la peste après quelques mois de mariage ! C’est néanmoins une attitude que je peux comprendre. A présent, dis-moi ce que tu viens faire ici et va-t’en !

Le visage de Hieronyma n’avait pas encore perdu l’éclat de sa maturité épanouie, il s’empourpra d’abord sous la poussée d’une colère brutale qui fit étinceler ses yeux noirs, puis jaunit d’un seul coup comme si le fiel qui emplissait son âme venait de s’infiltrer sous sa peau blonde. Elle avait grossi durant ces deux années, mais elle avait acquis une sorte de majesté perverse qui lui seyait et Fiora pensa que la Gorgone de la légende devait lui ressembler. Reprenant le souffle que l’insolence de son ennemie lui avait coupé un instant, elle parut se gonfler encore.

– Baisse le ton, ma fille ! Tu n’es pas ici en position de donner des ordres, siffla-t-elle. En fait, tu n’es plus grand-chose et il suffirait d’un rien pour te renvoyer d’où tu viens, à la paille d’une prison, à l’échafaud.

Le goût amer de la haine envahit Fiora et emplit sa bouche. Cette misérable femme qui avait assassiné son père, brisé sa vie, qui osait prostituer son corps au service de Satan et qui avait échappé par miracle à la justice des Médicis osait venir la narguer et l’insulter. Sans la grille, peut-être se fût-elle jetée sur elle pour l’étrangler de ses mains et débarrasser enfin la terre d’une créature immonde. Un violent effort de volonté la sauva des manifestations d’une colère qui eût peut-être fait plaisir à Hieronyma. Plus droite que jamais, elle la toisa et laissa tomber :

– Je suis infiniment plus que tu ne seras jamais, suppôt du démon. Et je t’ai assez entendue !

Virant sur ses talons, elle tourna le dos à la grille et se dirigea calmement vers la porte du parloir. Un cri de Hieronyma la retint :

– Attends ! Je n’ai pas encore tout dit !

– Ce que tu peux dire ne m’intéresse pas.

– Vraiment ? Toi qui n’as pas voulu être ma belle-fille, tu aimerais peut-être apprendre que tu vas être ma nièce ?

– Quoi ?

Le cri de Fiora résonna dans le silence. Les mains enfouies dans ses manches doublées de renard, Hieronyma regardait son adversaire par en dessous, comme si elle cherchait l’endroit sensible où elle pourrait frapper, et mordillait nerveusement sa lèvre inférieure. Tapie dans ses fourrures comme une bête malfaisante au fond de son repaire, elle jouissait visiblement de voir pâlir le beau visage de la jeune femme. Celle-ci, finalement, haussa les épaules.

– Tu es folle ! lança-t-elle méprisante.

– Que non pas ! Le Très Saint-Père qui est fort ami de notre famille et dont Francesco Pazzi, mon beau-frère, est devenu le banquier, le Très Saint-Père donc, après de longues hésitations sur le sort qu’il convenait de te réserver, a bien voulu se rendre à notre avis. Te tuer serait trop simple, même si l’on ajoutait à la chose quelques agréments, et surtout cela ne servirait à rien. Tandis que, mariée à Carlo Pazzi, mon neveu, tu serais encore de quelque utilité pour notre maison.

– Je suis déjà mariée.

– Je sais. Compliments, d’ailleurs ! Le comte de Selongey, le très séduisant ambassadeur du duc de Bourgogne à Florence ! Tu avais réussi là un joli coup ! Malheureusement il est mort, lui aussi, et tu es veuve... comme moi.

– Et j’entends le rester ! Ainsi, après avoir clamé à la face de Florence que j’étais indigne du plus misérable des hommes, après avoir tenté de me réduire à l’état de fille publique, tu as l’audace de vouloir me marier à ton neveu ? Qu’est-ce qui te prend ? Tu oublies que tu m’as ruinée ?

– Ruinée ? Crois-tu ? Il me semble que tu ne l’es pas autant que tu le prétends. Les Médicis y ont veillé. Agnolo Nardi, à Paris, est en train de te constituer une gentille fortune, sans compter ce que les Médicis ont mis sous séquestre, comme la villa de Fiesole, et qui pourrait te revenir. Sans compter la faveur du roi de France ; sans compter...

– Tu comptes trop ! gronda Fiora écœurée. J’ai honte que tu aies porté, étant fille, le nom de Beltrami et je regrette que tu aies quitté celui de Pazzi qui te convenait tout à fait car c’est une famille de forbans. Je n’infligerai jamais à mon fils la honte de voir sa mère porter ce nom-là ! Va rêver ailleurs !

– Tu pourrais bien être obligée d’admettre que mes rêves sont simple réalité. Le choix qui t’est offert est réduit : ou tu épouses Carlo ou tu seras exécutée.

– Sans attendre la réponse du roi de France ? Cela m’étonnerait.

– Pauvre innocente ! Ta mort est déjà décidée. Si le roi fait droit aux réclamations du Saint-Père, il recevra en échange les très profonds regrets du Vatican. Le climat de Rome est malsain, tout le monde sait cela. Tu auras été victime de la fièvre des marais. Ta seule chance de vivre est d’accepter ce que je t’offre, avec, bien sûr, l’accord du pape.