– Jamais ! Je préfère la mort.
– Et celle de ton fils ? Nous savons où il est. Ce serait si facile de le faire disparaître. Réfléchis, cousine, mais réfléchis vite ! Demain on viendra te chercher.
Si le regard de Fiora avait pu tuer, Hieronyma fût tombée raide morte. La fureur qui s’empara d’elle était si violente qu’elle annihila l’angoisse et le désespoir, et la tint debout, droite et fière en face de cette créature démoniaque qui n’avait de femme que l’apparence. Fiora devinait qu’elle ne devait à aucun prix laisser voir que ces menaces la touchaient car, dès lors, l’autre ne cesserait d’abuser du pouvoir qu’elle croirait avoir pris sur elle. Une idée se glissait en elle : Hieronyma exagérait peut-être sa puissance, surtout en ce qui concernait le petit Philippe. Ceux qui l’entouraient devaient faire bonne garde et, en outre, le premier soin de Léonarde, une fois libérée de ses liens, avait sûrement été de courir au Plessis pour s’y plaindre violemment. L’enfant devait être bien protégé.
Une fois de plus, elle tourna le dos sans un mot et franchit la porte du parloir. La voix haineuse de Hieronyma la poursuivit.
– Ne compte pas t’enfuir ! Les portes du couvent seront gardées cette nuit.
Le lourd vantail, en se refermant, coupa court à ce dernier débordement de fiel. Épuisée par la tension nerveuse qu’elle s’était imposée, Fiora s’y adossa et ferma les yeux, attendant que son cœur retrouvât un rythme normal. Elle les rouvrit quand une main se posa sur son épaule :
– Il n’y a pas une minute à perdre, fit la voix douce de sœur Serafina. Il faut préparer votre fuite. Cette femme est abominable.
– Vous avez entendu ?
– J’ai eu cette curiosité et vous en demande pardon. Je sais, les murs sont épais et la porte aussi, mais quand on l’entrouvre... Il ne faut pas que vous tombiez entre les mains de cette créature.
– Vous la connaissez ?
– Ma mère la connaît, et je peux dire qu’elle n’a pas bonne réputation. Elle habite le palais que le pape a donné, dans le Borgo, à Francesco Pazzi, et l’on dit que c’est elle qui régente tout. Mais ne perdons pas de temps ! Je vais aller au jardin jeter un voile blanc par-dessus le mur. Il vaut mieux que vous n’y alliez pas vous-même.
Elle allait s’élancer, Fiora la retint par sa manche :
– Un instant ! Je vous ai une immense reconnaissance, mais vous avez vu le temps qu’il fait ? Sûrement pas un temps pour pêcher dans un marais et personne, certainement, n’attend notre signal.
– Il faisait aussi mauvais hier et avant-hier. Pourtant l’envoyé du cardinal y était. Il y a, tout au bout, entre les murs de la ville et l’étang, une espèce de ruine près de laquelle il se tient.
– Vous êtes allée voir ?
– Où croyez-vous que j’ai déchiré ma robe avant-hier ? Sœur Serafina, en effet, avait reçu ce jour-là une semonce de la part de la maîtresse des novices pour l’accroc sérieux que montrait son vêtement. Elle avait prétendu l’avoir accroché contre un des bancs du réfectoire, mais les bords de la déchirure portaient des traces d’un brun verdâtre difficilement imputables à un meuble, même ciré de frais. L’affaire s’était conclue par une série d’Ave Maria à dire à la chapelle les bras en croix, épreuve dont la novice était sortie passablement épuisée et qui, à présent, donnait des remords à Fiora.
– Je vais y aller, conclut-elle. Je n’ai pas envie que vous soyez punie de nouveau.
– Soyez sans crainte pour cette fois : je connais à fond les pièges de l’aristoloche et il vaut mieux que l’on ne vous voie pas au jardin à présent.
– De toute façon, cela ne servira à rien. Vous avez entendu : le couvent sera gardé cette nuit.
– Sûrement pas du côté du marais. C’est beaucoup trop vaste. En outre, quiconque s’y aventurerait sans un appui quelconque s’y enliserait irrémédiablement et connaîtrait une mort horrible. Si avisée qu’elle soit, la signora Boscoli ne saurait tout imaginer.
Un moment plus tard, Antonia revint apprendre à son amie que le signal avait été donné et que l’envoyé de Borgia était toujours là.
– Cette nuit, chuchota-t-elle, je vous accompagnerai jusqu’au mur pour vous montrer l’endroit où j’ai jeté le voile. Reprenez confiance à présent ! D’autant qu’il ne pleut plus...
Ce n’était qu’une accalmie. Pendant le repas du soir que les moniales prenaient toujours au son d’une pieuse lecture, la tempête reprit de plus belle et Fiora, incapable de s’intéresser à la Cité de Dieu de saint Augustin, écoutait avec quelque inquiétude les rafales de pluie sur les vitres et le sifflement du vent sous la porte du réfectoire. De temps en temps, elle cherchait le regard de sœur Serafina, mais celle-ci offrait un visage tellement serein qu’elle finit par se rassurer. Après tout, mieux valait, pour réussir une évasion, ce temps à ne pas mettre un chien dehors qu’une belle nuit douce, claire et constellée d’indiscrètes étoiles.
Après le dernier office et la révérence à la mère prieure, Fiora regagna sa cellule pour y attendre que son amie vînt la chercher. Elle ne se déshabilla pas, se contentant de s’étendre sur sa couchette après avoir soufflé sa chandelle. Comme il faisait vraiment froid, Cherubina, toute à son chagrin, ayant oublié d’allumer le brasero, elle étendit son manteau sur elle. Soudain, elle entendit un bruit qui lui glaça le cœur : au-dehors, quelqu’un était en train de tourner la clef dans sa serrure.
La déception fut si violente qu’elle faillit crier. Tous ses espoirs s’envolaient d’un seul coup et elle allait devoir subir le choix abominable que lui avait ménagé Hieronyma : épouser ce Carlo inconnu et qui d’avance lui répugnait ou se laisser mener à la mort : l’autel ou l’échafaud !
– Philippe ! gémit-elle du fond de sa détresse, pourquoi m’as-tu abandonnée ? Sans ta passion de la guerre, nous serions heureux à présent.
Combien de temps resta-t-elle ainsi, les yeux grands ouverts sur les ténèbres de sa chambre, écoutant le vent mugir sous la galerie et faire craquer les branches des arbres ? Il était impossible de l’évaluer mais, de toute façon, elle ne fermerait pas les yeux avant que. revienne le jour... Et puis, tout à coup, il y eut à la porte un léger bruit et une forme noire, plus noire encore que l’obscurité, se glissa jusqu’à son lit :
– Vous êtes prête ? chuchota sœur Serafina. Instantanément, Fiora fut debout :
– Comment avez-vous fait pour entrer ? Quelqu’un avait fermé ma porte et j’ai entendu la clef tourner dans la serrure.
– Sans doute notre mère Girolama. La dame Boscoli a dû prendre ses précautions mais, heureusement, on a oublié d’enlever la clef. Venez à présent, mais d’abord enveloppez-vous dans votre manteau. Il faut être aussi peu visible que possible.
Elle-même se fondait complètement dans la nuit et, sans l’étreinte rassurante de sa main, Fiora eût pu croire qu’elle parlait à un fantôme. L’une derrière l’autre, elles sortirent dans le promenoir puis plongèrent à la fois dans la tempête et dans le jardin. Fiora eut l’impression de s’enfoncer dans une forêt sous-marine. Il n’y avait pas une branche, pas une feuille qui se tînt immobile et qui ne secouât sa charge d’eau.
– Je n’y vois rien ! souffla-t-elle aveuglée par une gifle mouillée qui lui arriva en pleine figure.
– N’ayez pas peur, je connais le chemin par cœur. Je pourrais vous conduire au mur les yeux fermés.
– Pour ma part, qu’ils soient ouverts ou fermés ne change rien. Quelle nuit !
– Réjouissez-vous-en ! Les gardes du couvent se sont mis à l’abri où ils pouvaient et, sur le marais, il ne doit pas y avoir un chat. Tenez, nous arrivons !