Выбрать главу

Cette fois, Fiora pâlit. Elle mesurait à cet instant la puissance de la haine de Hieronyma, puisque cette misérable femme avait su la communiquer au pape. C’était à la fois absurde et terrifiant, insensé aussi. Quel génie malfaisant avait donc présidé à sa naissance pour qu’elle se trouvât aussi continuellement en butte à l’hostilité des puissants de la terre ? Elle avait dû faire face tour à tour à sa chère ville de Florence soulevée contre elle, puis au Téméraire, le plus redoutable prince qui eût régné sur l’Europe et, à présent, au pape ! Elle avait aimé un homme et cet homme lui avait été enlevé par la mort. Le sang incestueux de ses veines était-il vraiment maudit ? Les événements qui ne cessaient de se tourner contre elle en étaient peut-être la preuve.

Pour lutter contre l’angoisse qui montait dans sa gorge, elle serra, de ses deux mains, les accoudoirs du fauteuil. Le miroir glissa de ses genoux et se brisa. Il y eut un silence. Le cardinal et la jeune femme regardaient les éclats répandus sur le sol puis, brusquement, Fiora se leva :

– Monseigneur, dit-elle, vous perdez votre peine en me cachant chez vous et vous faites courir un danger à votre maison. Faites-moi accompagner jusqu’au Vatican. Je vais me livrer.

Instantanément, il fut debout et un éclair brilla dans ses yeux noirs. Ses deux mains se posèrent sur les épaules de la jeune femme.

– Vous êtes folle ! Je ne vous ai pas dit cela pour vous réduire au désespoir, mais pour que vous compreniez l’intérêt que vous avez à être prudente.

– Je sais... mais je n’ai plus envie d’être prudente. Je veux mourir, un point c’est tout ! La seule chose que je vous demanderai sera de remettre vous-même au cardinal d’Estouteville la lettre que je vais écrire. Il faut que le roi Louis prenne soin de mon fils et de ceux qui me sont chers.

– Mais vous ne mourrez pas ! Si vous vous livrez, vous serez aussitôt mariée à Carlo Pazzi...

– Cependant, l’autre soir, vous disiez qu’au cours de sa dispute avec le cardinal, le pape criait qu’il me ferait exécuter que cela plaise ou non à Hieronyma ?

– Elle l’a déjà ramené à son propre point de vue. Quand il est question d’argent, Sa Sainteté devient très malléable.

– Cela n’a pas de sens. Ma fortune n’est plus, et de loin, ce qu’elle était autrefois. En outre, je ne vois pas comment mon époux, en admettant que j’en prenne un, pourrait hériter des biens français ou bourguignons qui appartiennent naturellement à mon fils.

– Vous êtes certaine de ne plus rien posséder à Florence ?

– Plus rien du tout. Le palais Beltrami a brûlé, la villa de Fiesole a été confisquée et les affaires de mon père sont gérées par Angelo Donati.

– Angelo Donati est mort. Lorenzo de Médicis a donc repris lui-même la gérance de vos biens et l’on dit qu’au cas où vous songeriez à rentrer à Florence, vous retrouveriez votre villa... et quelques petites choses.

– On dit ? Qui dit cela ?

– Des bruits qui courent, à peine des courants d’air... Sa Sainteté entretient des espions très actifs dans la cité du Lys rouge. Vous n’ignorez pas qu’elle a, sur cette belle ville, des idées bien arrêtées ?

– Mettons les choses au pire : Riario prend Florence. Il aura tous les biens qu’il veut.

– Oh, mais non ! Le pape souhaite qu’il y règne, mais il ne saurait être question de violer les lois et de déposséder les habitants. On sait trop ce qu’ils sont capables de faire. Voilà pourquoi il s’intéresse tant à ce mariage. Les Pazzi d’ici rejoindraient ceux qui sont encore là-bas et rentreraient en triomphateurs... mais légaux.

– Et moi je rentrerais dans leurs bagages ? Grand merci.

– Ça, c’est moins sûr, fit Borgia avec un demi-sourire. Une fois mariée, je ne crois pas que la dame Boscoli vous laisserait vivre longtemps. Croyez-moi ! Soyez raisonnable et préparez-vous à souper avec moi. Je vais essayer de vous distraire.

– Tout dépend de la distraction !

Il éclata de rire et s’éloigna vers la porte :

– Ne me regardez pas de cet œil noir ! Je vous promets qu’il ne se passera rien. Peut-être, ajouta-t-il avec un clin d’œil, que je ne vous trouve pas encore assez dodue pour être dévorée ?

– Voilà qui me rassure ! Vous n’êtes pas prêt d’être satisfait.

Le souper, en effet, fut charmant. Fiora était heureuse d’apprendre que Lorenzo de Médicis lui gardait une amitié fidèle et que peut-être, sous son égide, il lui serait possible, un jour, de rentrer la tête haute dans la ville bien aimée. Cette nouvelle changeait quelque peu ses plans de fuite. Sa première intention avait été de voler une barque pour descendre le Tibre et d’essayer, parvenue à la côte, de s’embarquer pour la Provence, mais ce n’était pas une bonne idée : les bateaux de haute mer ne voyageaient pas durant l’hiver. Il fallait attendre le printemps. En outre, elle ne possédait pas le moindre denier pour payer son voyage. La possibilité de passer par Florence offrait des perspectives d’espoir beaucoup plus larges. Soixante-dix lieues seulement entre Rome et la capitale des Médicis ! Les pèlerins partant sur les chemins à la recherche des grands sanctuaires parcouraient des routes bien plus longues et ces soixante-dix lieues pouvaient se faire à pied.

Rodrigo Borgia se montra, ce soir-là, l’hôte le plus attrayant qui soit. D’un naturel gai, sa conversation agrémenta le repas composé d’huîtres, de petits calmars en sauce brune et de volaille présentée à la romaine avec des poivrons, des anchois, de la tomate et du jambon, le tout arrosé d’un joli vin de Frascati. Quant au dessert de confitures, il s’accompagna de ce succulent muscat de Montefiascone célèbre pour avoir causé, en 1111, la mort du cardinal Fugger.

Pour amuser son invitée, Borgia lui raconta certains faits divers qui lui ouvrirent, sur la vie romaine, des vues inattendues. Elle apprit ainsi que le rapt était la distraction favorite de la noblesse : on enlevait une femme ou une jeune fille, on l’emmenait dans un endroit écarté pour festoyer, après quoi l’on ramenait l’héroïne involontaire de la fête à proximité de sa demeure. Cela suscitait, bien sûr, des vengeances, mais la vengeance était élevée, à Rome, à la hauteur des beaux-arts. Plus elle était cruelle et plus on l’applaudissait. Borgia raconta ainsi l’histoire de la charmante Lisabetta, épouse de Francesco Orsini, qui, ayant été surprise avec un autre homme, dut assister à la mort de son amant, invité à un festin et tué à coups de bâtons au dessert. Ensuite, le coupable fut mis en croix dans une chambre où, chaque nuit, Lisabetta était liée au cadavre jusqu’au lever du jour, puis ramenée chez elle tant que le soleil poursuivait sa course. Elle ne recevait pour toute nourriture que deux tranches de pain et un verre d’eau.

Cette fois, Fiora ne sourit pas. Horrifiée, elle dut avaler pour se remettre un plein verre de vin.

– Et qu’est-elle devenue ?

– Elle est morte, bien sûr, et assez vite, mais on dit qu’elle était tout à fait repentante. Une histoire édifiante, n’est-ce pas ?

– Il faut être un homme pour raconter cette horreur sur un ton léger ! Moi, je trouve cela abominable. Votre Orsini mérite les tourments de l’enfer. Et quand je pense qu’à longueur d’année, de pauvres gens usent leurs forces et leur argent sur toutes les routes d’Europe pour venir prier dans cette ville qu’ils croient sainte, en laquelle ils voient la Jérusalem céleste et le centre de toutes les vertus, alors que ce n’est rien d’autre qu’un cloaque !

– Vous êtes sévère. Il y a pourtant ici des gens de grand mérite, mais pour ce qui est des pèlerins, j’en connais un qui, venu il y a trois ans pour le jubilé, a dit : « Quand on a mis le pied à Rome, la rage reste et la foi s’en va... »