– Et on dirait que cela vous amuse, vous, un prince de l’Église ? Votre Sixte IV a-t-il seulement la foi ?
– Mais bien sûr ! Il a même une dévotion toute particulière à la Vierge Marie mais, que voulez-vous, il est aussi très attaché à sa famille et ne recule devant rien pour qu’elle soit riche et puissante.
– Il paraît que vous avez des enfants, vous aussi ? Le cardinal parut se fondre tout à coup dans un océan de tendresse :
– Ils sont superbes ! Les plus beaux petits garçons que l’on puisse voir, surtout mon Juan ! Mais, je vous l’avoue, j’aimerais que leur mère me donne à présent une fille, aussi blonde qu’elle-même. Je l’appellerais... Lucrezia !
Puis, remarquant le pli dédaigneux qui pinçait les lèvres de la jeune femme :
– Allons, ne faites pas cette figure ! L’Italie est le pays des enfants. Tout le monde en a ici.
– Même les cardinaux, à ce que je vois ?
– Je pourrais presque dire : surtout les cardinaux, car les femmes qu’ils honorent sont assurées que leurs fruits ne manqueront de rien. C’est ainsi que le cardinal Cibo a un fils et que le cardinal d’Estouteville en a un, lui aussi. Il se nomme Jérôme et il l’a eu d’une fort jolie femme, Girolama Tosti. C’est à présent le seigneur de Frascati, dont nous venons de boire le vin. Quant au cardinal...
– Pitié, Monseigneur ! Ne m’en dites pas plus ! J’aimerais pouvoir garder un peu de la foi de mon enfance !
– La foi n’a rien à voir là-dedans ! Il faut vivre avec son temps et Rome dont vous n’avez vu, il est vrai, que le plus mauvais côté, n’en est pas moins une ville fort agréable à vivre. De nobles étrangères telles que la reine de Bosnie, la reine de Chypre et la princesse grecque Zoé Paléologue y vivent et ne s’en plaignent pas.
– Leur situation n’a certainement aucun point commun avec la mienne. Trêve de bavardage, Monseigneur ! Je ne veux pas y rester. Vous avez dit tout à l’heure que Florence ne m’est plus interdite : alors, aidez-moi à y retourner !
– Il est trop tôt ! Je ne cesse de vous le répéter.
– Et puis, vous ne me laisserez pas partir sans payer certain tribut, n’est-ce pas ?
Il eut un rire doux et un peu roucoulant en mirant le vin doré qui emplissait sa coupe :
– Quel est l’homme capable de laisser passer le plus capiteux des vins sans essayer d’y poser ses lèvres ?
Les yeux de Borgia brasillaient comme des charbons ardents et Fiora se sentit tout à coup très fatiguée. Elle embrassa du regard le somptueux décor vert et or dont elle était déjà lasse.
– Je suis donc condamnée à périr d’ennui ici ? Quand pourrai-je, au moins, quitter cette chambre ?
– Ce serait imprudent. Mon palais regorge de serviteurs, de gardes et de familiers ; je ne peux être sûr de tous. En outre, si je fermais mes portes, ce serait laisser entendre qu’il y a ici un secret. On sait, bien sûr, qu’une beauté habite la tour, mais cela n’a rien d’extraordinaire !
– Je sais ! s’écria Fiora incapable de se contenir plus longtemps, mais comprenez donc que je ne peux rester enfermée entre ces quatre murs sans rien faire d’autre que les regarder ? Depuis que l’on m’a enlevée de France, je n’ai connu que des prisons ! Deux mois dans la cabine du bateau, deux semaines à San Sisto où, au moins, il y avait le jardin, et à présent ici ? Mais j’aime mieux périr !
– Calmez-vous et prenez un peu patience ! Je vous ferai porter des livres si vous les aimez et je vous enverrai un chanteur aveugle dont la voix est sublime. Je viendrai vous voir souvent et puis parfois, la nuit, je vous conduirai respirer au jardin...
Il fallut bien que Fiora se contentât de ces promesses, pourtant l’impression d’étouffement augmenta à mesure que coulaient les jours. Les livres lui furent d’un grand secours. Borgia, qui ne lisait jamais rien, en avait réuni par vanité une grande quantité, surtout des auteurs grecs et latins, mais il choisissait pour elle les plus licencieux et Fiora l’ébahit quand elle lui réclama sèchement des auteurs « sérieux » comme Aristote ou Platon.
– Quelle jeune femme sévère ! s’écria-t-il. Les dames romaines apprécient beaucoup les histoires un peu égrillardes. Elles prédisposent merveilleusement à l’amour...
– Mais je n’ai aucun désir d’être prédisposée à l’amour ! Comprenez donc enfin, Monseigneur ! Je pleure un époux que j’aimais passionnément et, si je vous suis reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi, sachez que, de bon gré, je ne serai jamais à vous !
Elle crut qu’il allait se fâcher, mais il se contenta de sourire avec une fatuité qui l’horripila.
– Je saurai bien vous faire changer d’avis !
En dépit du sourire, il y avait une menace dans ses yeux et Fiora en déduisit qu’il lui fallait se tenir plus que jamais sur ses gardes. Il y avait trop de violence contenue dans cet homme pour qu’il accepte encore longtemps d’attendre qu’elle vienne à lui. Il était persuadé d’être un amant exceptionnel et tenterait, un jour ou l’autre, de lui imposer ses caresses. Dans son idée, elle lui serait ensuite indéfectiblement attachée. Ce qui était le comble du ridicule, mais n’augurait rien de bon pour l’avenir : en admettant qu’elle se plie, une fois, à ses désirs, rien n’assurait que, le lendemain, Borgia ouvrirait la porte de la cage et aiderait sa prisonnière à gagner Florence. Et Fiora pensa qu’il était temps pour elle de prendre son destin en main. Elle en fut même tout à fait persuadée après la scène absurde qui eut pour cadre son cabinet de toilette.
Ce matin-là, Fiora venait d’entrer dans la grande vasque pleine d’eau tiède et parfumée. C’était le seul vrai plaisir de la journée et elle aimait à s’y attarder un peu mais, à sa grande surprise, Juana disparut sous un vague prétexte après l’avoir aidée à se plonger dans son bain et l’esclave noire qui venait habituellement la laver n’était pas encore arrivée. Elle s’en soucia peu, heureuse même d’être un peu seule et elle se détendait voluptueusement, les yeux fermés, quand elle entendit le léger grincement de la porte. Pensant que c’était l’une ou l’autre, elle ne bougea pas, mais la sensation de quelque chose d’anormal l’alerta et elle ouvrit les yeux. Planté devant elle, Borgia la dévorait des yeux et, soudain, laissant tomber la robe de drap doré qui l’enveloppait, il lui apparut entièrement nu et, de stupeur, elle en eut un instant le souffle coupé. Non que son corps, brun et vigoureux, fût déplaisant, mais une noire végétation en dévorait une bonne partie. Les poils noirs et frisés montaient du bas-ventre à l’assaut de la poitrine, des aisselles et des épaules. Fiora eut l’impression d’avoir devant elle un animal monstrueux, d’autant qu’il exhibait complaisamment une virilité expliquant le surnom dont les courtisanes romaines avaient décoré le bouillant cardinal.
Il la regardait avec la mine gourmande d’un loup qui s’apprête à dévorer une brebis, passant par instant le bout de sa langue sur ses épaisses lèvres rouge sombre. Épouvantée, Fiora se replia sur elle-même et, quand il mit un pied dans l’eau dans l’intention évidente de la rejoindre, elle poussa un hurlement qui fit s’envoler les pigeons sur le couronnement de la tour, elle jaillit du bain en repoussant l’assaillant qui tomba assis et s’enfuit, trempée, dans sa chambre. Là, arrachant l’un des draps du lit, elle s’y enroula en tremblant de tous ses membres, puis, courant se réfugier sur l’un des bancs de pierre encastrés dans chaque embrasure de fenêtre, elle ouvrit celle devant laquelle elle se tenait, bien décidée à se jeter en bas si Borgia faisait seulement mine de l’approcher.