La traversée de cette pièce magnifique lui parut durer un temps infini. Pourtant, elle y voyait assez clair pour ne heurter aucun des sièges ou autres meubles qui s’y trouvaient éparpillés. Enfin, elle sentit sous sa main les bronzes d’une porte et faillit crier de joie : celle-ci ouvrait directement sur la loggia.
Fiora avança lentement, rasant les murs peints à fresque dans la crainte d’être aperçue de la rue, mais un silence total régnait au-delà de la balustrade de pierre sculptée. Elle s’en approcha, un peu enhardie car on pouvait la prendre pour dona Juana, se pencha, et ne vit rien. La longue rue, qu’éclairaient vaguement les deux pots à feu allumés au grand portail du palais de chaque côté du blason au taureau de pierre, semblait déserte et aucune lumière ne brillait dans le jardin ni dans la maison d’en face. C’était assez rassurant, mais la hauteur où se trouvait la loggia l’était moins. L’obscurité donnait à Fiora l’impression d’être au bord d’un abîme sans fond où elle allait se briser. Mais elle n’avait pas le choix et il n’était plus possible de retourner en arrière. Il fallait faire quelque chose même si, à première vue, le geste semblait dérisoire.
Ôtant le long voile noir de sa tête, elle le déchira en deux sur toute la longueur, attacha les deux bouts aussi solidement que possible, puis noua le tout à la mince balustrade. Après quoi, ayant fait un rapide signe de croix, elle enjamba le balcon en tournant le dos à la rue, saisit le voile avec des mains qui tremblaient un peu – les jambes aussi d’ailleurs ! – et commença à descendre doucement. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Le premier étage d’un palais romain, comme celui d’un palais florentin, était d’au moins trois toises et la corde improvisée ne devait pas mesurer plus d’une toise, compte tenu des nœuds qu’il avait fallu faire. Dans un instant, il faudrait sauter et le sol de la rue, pavé des cruels cailloux ronds du Tibre, n’était pas tendre.
Il fallut même sauter plus vite qu’elle ne pensait. Le voile était en soie et le nœud central se défit quand elle l’atteignit. Ce fut la chute. Épouvantée, Fiora eut tout de même la présence d’esprit de ne pas crier. Et pourtant quelqu’un cria car, à sa surprise, elle atterrit sur quelque chose de mou, ce qui adoucit beaucoup son arrivée.
Vivement relevée sous un déluge d’imprécations, elle considéra avec stupeur et désolation le mendiant qui s’était couché le long du mur du palais, à l’abri du vent, et sur qui elle venait de tomber. Debout lui aussi, il montrait sous un vieux chapeau cabossé un visage rubicond hérissé de poils gris et des yeux furibonds :
– Je... je vous ai fait mal ?
– Plutôt, oui ! Qu’est-ce qui te prend de m’tomber d’ssus comme ça ? Tu t’sauves ? ... Ça peut être intéressant, quelqu’un qui s’ sauve du palais Borgia !
Ses mains qui semblaient aussi fortes que des tenailles avaient saisi la jeune femme et ne semblaient pas disposées à la lâcher. Il cherchait à l’entraîner vers le portail et elle résistait de son mieux quand, soudain, du plus profond de sa mémoire, surgit un souvenir : celui d’un vieil homme qui, une nuit, lui avait offert l’hospitalité de son taudis dans un palais florentin en construction. Il avait dit qu’à un seul mot se reconnaissaient tous ceux de la confrérie des mendiants, et ce mot lui vint tout naturellement à la bouche :
– Mendici ! murmura-t-elle.
Ce fut magique. L’homme la lâcha aussitôt, tandis que son regard, de furieux, devenait curieux :
– Tu en es, toi aussi ? Difficile à croire. Je te connaîtrais, il me semble ?
– Non. Je suis de Florence et j’ai été amenée ici de force. Je veux rentrer chez moi...
– De force ? C’est vrai qu’ t’as l’air d’une belle fille et qu’ les belles filles il en défile ici. Tu connais l’ chemin d’Florence ?
– Non, mais j’espère trouver. Il faut aller vers le nord ?
– Faut sortir par la porte del Popolo ! T’as coupé mon sommeil alors j’ vais t’ montrer... mais si t’avais un p’tit quelque chose à m’ donner pour ma peine, ça m’ f’rait bien plaisir. Tu m’as fait mal, tu sais ?
Sans répondre, Fiora fouilla dans l’aumônière de Juana où elle avait, sans l’explorer, fourré la chaîne et la médaille, avec l’intention de donner celle-ci. A sa surprise, elle sentit sous ses doigts la rondeur de quelques pièces, en tira une avec l’impression que c’était un ducat et la mit sans la regarder dans la main du mendiant qui, lui, fit quelques pas vers les pots à feu. Elle comprit qu’elle ne s’était pas trompée en le voyant mordre dans la pièce.
– C’est bien d’l’or ! constata-t-il. Ça m’aurait étonné aussi qu’ t’aies pas réussi à trouver une ou deux pièces comme celle-là dans c’te maison. Viens maintenant ! On y va ! J’te montre l’chemin et puis j’te laisse. J’tiens pas à c’ qu’on m’voie dans la compagnie d’une femme qui s’sauve !
Il l’entraîna dans une rue étroite qui s’ouvrait au coin du palais et filait droit entre deux rangées de maisons d’inégale hauteur. Les yeux de Fiora s’accoutumaient à l’obscurité. Du reste, dans le ciel, les nuages poussés par un vent vif s’écartaient, s’effilochaient pour laisser voir, par instants, quelques étoiles. L’homme marchait vite, mais elle le suivait sans peine. Et puis, tout à coup, il n’y eut plus de maison, rien qu’un vaste espace vide, un énorme terrain vague où croupissaient les ruines d’une église et une sorte de tumulus ébréché. Le mendiant s’arrêta :
– J’te laisse à présent. T’as plus qu’à marcher tout droit en laissant à main gauche le mausolée d’Auguste.
– Cette espèce de taupinière est le mausolée d’Auguste ?
– Ou c’ qu’il en reste. Fais comme j’te dis ! D’abord, là-bas au bout, tu verras les braseros sur le rempart. La porte del Popolo est juste en face.
Elle n’eut même pas le temps d’un merci. Le mendiant se fondit, sans faire plus de bruit qu’un chat, dans l’ombre dense de l’église écroulée. Fiora resta là un instant, au bord de ce désert, goûtant une merveilleuse impression oubliée depuis bien des jours : elle était seule, elle était libre... Une fois hors de cette ville, une fois franchie la porte dont elle apercevait vaguement les feux de guet, il n’y aurait plus que la longue route qui menait à sa chère cité du Lys rouge. Elle en oubliait qu’il faisait nuit, qu’il faisait froid et que, tant qu’elle n’aurait pas laissé, loin derrière, les murs de Rome, elle serait en danger, tant il est vrai que le premier contact d’un prisonnier avec le grand air est toujours grisant. Elle avait envie de courir pour avoir davantage l’impression de s’envoler, mais c’eût été dangereux dans ce terrain inégal et sans la moindre lumière qui lui permît de suivre un quelconque tracé, en admettant qu’il y en eût un.
Fiora se mit donc en marche calmement vers le point qui lui avait été indiqué, essayant de ne pas buter sur les mottes de terre ou les dalles qui se soulevaient, regrettant de ne pas avoir une canne ou un bâton quelconque pour tâter son chemin. Elle arrivait à peu près à la hauteur du mausolée abandonné au pied duquel une vague lueur apparaissait dans les buissons quand, soudain, deux bras s’abattirent sur elle et la ceinturèrent, la réduisant à l’impuissance en dépit de sa défense, tandis qu’une voix triomphante criait :
– J’en tiens une !
– Tu rêves ! fit une autre voix. Tu as dû prendre quelque berger !
– Je te dis que c’est une femme ! Elle a même des tétons bien ronds et bien fermes !
D’autres mains s’étaient posées sur Fiora, tâtant ses seins ou s’appuyant sur sa bouche pour la faire taire. Il y avait à présent quatre ou cinq ombres qui la pressaient, sentant le cuir, le cheval ou même la crasse. Elle pensa qu’elle était tombée au pouvoir de bandits et s’efforça de mordre la main qui l’étouffait, sans y réussir. Une nouvelle voix, impérieuse celle-là, ordonna :