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– Amenez-la ici qu’on voie à quoi elle ressemble ! Résister était impossible. Les ombres qui tenaient Fiora

et qui portaient toutes des masques noirs l’entraînèrent vers le mausolée. Elle se retrouva dans une sorte de niche au milieu des buissons, éclairée par une lanterne. Un peu plus loin, il y avait des vaches à l’attache.

On jeta Fiora à terre et elle vit se dresser devant elle, masqué lui aussi, un homme grand et fort, vêtu d’un pourpoint brodé sous un grand manteau noir et qui, les poings aux hanches, la regardait en riant à gorge déployée, montrant des crocs de loup.

– Tenez-la, vous autres ! ordonna-t-il comme la jeune femme se débattait furieusement pour se relever. C’est un vrai chat en colère... mais on dirait que nous avons eu de la chance. Une belle prise, ma foi ! Celles qui viennent dans ces ruines pour y chercher des herbes la nuit ne sont pas souvent aussi affriolantes ! Voyons ça de plus près ! Ouvre son corsage, Orlando, et toi, Guido, retrousse ses jupes.

En un instant, Fiora horrifiée se retrouva les seins et les cuisses à l’air tandis que le chef commençait à dénouer ses aiguillettes. Elle se tordit comme un ver, ce qui fit hurler de rire ses compagnons.

– Pas tant d’histoires, la fille, tu n’en mourras pas ! Nous ne sommes que six !

Un instant délivrée de la main appliquée sur sa bouche et qui glissa, Fiora hurla :

– Au secours ! A moi ! Au sec...

Elle entendit alors une voix qui répondait, en écho :

– Attaque Zeus ! Attaque Héra !

Surgies de la nuit, les puissantes formes noires des grands chiens qu’elle connaissait déjà s’abattirent sur quatre hommes à la fois qui hurlèrent sous leurs morsures. En même temps, leur maître apparaissait dans le halo jaune de la lanterne. Sa canne s’était changée en une longue épée dont la pointe vint s’appuyer sur la gorge de l’homme qui s’apprêtait à violer Fiora :

– Eh bien, seigneur Santa Croce, fit la voix froide de l’Infessura, on se met à six à présent pour mettre à mal une bourgeoise romaine ?

– Une bourgeoise, ça ? Tu veux rire l’ami ? Que ferait-elle à cette heure de la nuit dans ces ruines ?

– Même la femme d’un notaire a le droit d’aller rejoindre son amant qui est aux Colonna, comme tout ce vieux mausolée et ce qui l’entoure. Tu devrais savoir ça, Giorgio Santa Croce ! Comme tu devrais savoir que lu es loin de chez toi et que vingt hommes seront là dans un instant si je siffle d’une certaine façon !

Santa Croce hésita, mais la pointe de l’épée fit perler une goutte de sang sur son cou :

– Tu me tuerais pour une bourgeoise ?

– Sans hésiter, parce que le pape me donnerait raison. Il tient à l’estime des magistrats de cette ville.

– Ça va ! Baisse ton épée et rappelle tes chiens ! Je n’ai pas envie qu’ils dévorent mes amis.

A vrai dire, de ceux-ci il ne restait plus que deux, ceux que Zeus et Héra maintenaient à terre sous la menace de leurs crocs rougis. Les trois autres avaient choisi une fuite sans gloire pour soigner leurs blessures et éviter des ennuis plus sérieux. Sur un ordre de leur maître, les deux bêtes revinrent s’asseoir à ses pieds. Mais l’un des deux hommes ainsi libérés eut un geste de fureur. Tirant un stylet de sa ceinture, il en frappa Fiora :

– Tiens, la belle ! Tu expliqueras à ton notaire de mari où tu as attrapé ça !

Il s’était relevé d’un bond et s’enfuyait déjà quand, lancée d’une main sûre par l’Infessura, une dague l’atteignit entre les épaules. Il s’abattit face contre terre sans un cri, déjà rejoint par Santa Croce et son dernier compagnon qui se penchèrent un instant sur lui avant de prendre le large sans plus insister. Mais cela, Fiora ne le vit pas : le coup reçu joint à la terreur qu’elle venait d’éprouver avait eu raison de sa résistance. Elle s’était évanouie...

Quand elle reprit connaissance, elle était toujours couchée dans l’herbe humide et son corsage était encore ouvert, mais son sauveur, à genoux près d’elle, s’occupait à appliquer un tampon de linge sur sa blessure. Il sourit en la voyant ouvrir les yeux :

– Tu as eu de la chance. La lame a glissé contre la clavicule et n’a pas atteint ta gorge. Néanmoins, cette blessure doit être soignée. Où allais-tu ainsi, seule et au milieu de la nuit ?

– A Florence...

– A pied ?

– Je me sauvais. Je me suis évadée tout à l’heure du palais Borgia.

En quelques mots, elle raconta ce qu’elle avait vécu à cet étrange promeneur de la nuit, sans rien chercher à dissimuler car il lui inspirait une totale confiance. Elle avait même l’impression qu’il était le seul homme droit et honnête de toute la ville.

– J’aurais juré que cela se passerait ainsi. Plus encore que ce taureau auquel il aime à se comparer, Borgia est un bouc puant. Il a couru trop de risques en te faisant évader de San Sisto pour ne pas réclamer le seul paiement qui l’intéresse. Il ne se serait pas soucié de toi, même pour plaire au roi de France, si tu avais été laide. Per Baccho ! je n’ai rien ici pour te faire un pansement et le sang coulera de nouveau si ce tampon n’est pas maintenu. Penses-tu pouvoir appuyer ta main dessus quand j’aurai refermé ta robe ?

– Il faudra bien... mais que vas-tu faire de moi ? Je... je ne me sens pas très bien...

Le corsage remis en place, elle essaya de se relever, sentit que la tête lui tournait. Infessura jura entre ses dents :

– Il faut pourtant bien que je t’emmène quelque part !

Tirant de son pourpoint une fiole enveloppée d’argent, le « scribe républicain » la déboucha, en appuya le goulot contre les lèvres de Fiora et fit couler dans sa bouche quelques gouttes d’une liqueur si forte qu’elle eut l’impression d’avaler de la flamme liquide. La chaleur envahit tout son corps et il lui sembla que ses forces revenaient.

– Merci, soupira-t-elle. Cela va mieux et si tu veux bien m’aider à me relever, je crois que je pourrai marcher. Pas jusqu’à Florence, bien sûr. Oh, mon Dieu ! J’étais si heureuse à l’idée d’y retourner, de retrouver bientôt...

– Plus tard, les attendrissements ! Il faut te tirer d’affaire. Le plus normal serait de t’emmener chez moi, mais c’est trop loin. J’habite près de Santa Maria Maggiore, sur l’Esquilin. Tu ne pourras jamais marcher jusque-là.

– Que faire alors ? N’y a-t-il pas ici près un hôpital, un couvent ?

– Ce serait te livrer. Non, je sais ce que nous allons faire. Je vais te conduire chez une amie. Elle saura te soigner et personne ne viendra te chercher dans le ghetto de Rome.

– Le ghetto ?

Fiora sentit se raidir le bras qui la soutenait tandis que la voix de son compagnon redevenait sèche et coupante :

– Tu es de ces gens qui méprisent les Juifs ?

– En voilà une idée ! J’ai trop souffert du mépris des autres pour avoir de ces dédains. Seulement, tu sais qui je suis, n’est-ce pas ?

– On a fait assez de bruit autour de toi.

– Alors tu sais aussi que je suis recherchée par la police du pape, et je ne voudrais pas mettre qui que ce soit en danger. Borgia avait les moyens de se défendre si l’on m’avait sue chez lui, mais une femme juive...

– Anna, elle aussi, a de grandes protections. En outre, durant les semaines que tu as passées chez le vice-chancelier, les recherches se sont un peu calmées. Le pape enrage. Après avoir fait visiter quatre fois le palais du cardinal d’Estouteville, il a fini par se faire à l’idée que tu as pu quitter Rome. Du moins il fait semblant. Viens, à présent, il est temps de nous mettre en marche.