Les mains de Khatoun et de Stefano s’abattirent en même temps sur les bras de Fiora qui vit se pencher sur elle, attentif, l’étroit visage brun de son étrange médecin. En dépit d’une bouche un peu forte, Anna était belle grâce aux plus beaux yeux noirs que Fiora eût jamais vus. La courbure aquiline de son nez avait de la fierté, comme d’ailleurs tous les traits de son visage, et elle dégageait une odeur de marjolaine inattendue dans cette cave. Car la pièce dans laquelle on avait porté Fiora avait bien l’air d’en être une. Une voûte de pierres noircies qui devaient dater des Césars s’arrondissait au-dessus de la table mais, en tournant un peu la tête, Fiora put voir qu’elle disparaissait derrière une série de planches épaisses sur lesquelles s’entassaient des pots, des fioles, des boîtes, des paquets d’herbes et d’étranges vases de verre ou encore de gros livres aux reliures fatiguées : un ensemble qui lui rappela le cabinet de Démétrios à Fiesole et lui fit oublier qu’en effet l’exploration de sa blessure n’avait rien d’agréable.
– Je n’aime pas les lésions causées par un stylet, fit Anna en se redressant. Elles plongent souvent plus avant que celles faites avec une lame plus large. Celle-ci est moins profonde que je ne craignais, mais on dirait qu’elle a ouvert une cicatrice ? Tu as déjà été blessée à l’épaule ? demanda-t-elle à Fiora.
– Oui. J’ai reçu un coup d’épée il y a un peu plus de deux ans.
– Du travail bien fait. Qui t’a soignée alors ?
– Je ne pense pas que tu le connaisses, bien que ce soit un Italien. Il s’appelait Matteo de Clerici et il était le médecin du dernier duc de Bourgogne...
Le rire de l’Infessura lui coupa la parole. Un grand rire sonore et joyeux qui n’allait pas tellement à son personnage d’oiseau de nuit.
– On ne dirait jamais, à te voir, que tu es un vieux guerrier, donna Fiora ! Ainsi, tu as connu le Téméraire, ce prince fabuleux ?
– J’ai vécu auprès de lui jusqu’à sa mort, mais, dit Fiora avec un pâle sourire, n’es-tu plus républicain pour t’intéresser ainsi à un prince ?
– Le prince est mort et cela change tout. Son histoire me passionne comme tout ce qui est Histoire en général. Il faudra que tu m’en parles, donna Fiora ! Puis, se tournant vers Anna : Peux-tu la garder quelques jours le temps qu’elle aille mieux ? Ensuite je l’emmènerai chez moi. Je ne te cache pas que les sbires du pape la cherchent et sans doute à présent ceux de Borgia.
Anna, qui nettoyait la plaie avec du vin aux herbes avant de l’enduire d’un baume à l’odeur piquante, ne se détourna pas de son ouvrage :
– Je peux la garder quatre ou cinq jours et je pense que ce sera suffisant si la fièvre ne la prend pas. Mon père s’est rendu à Pérouse au chevet d’un vieil ami. C’est une chance !
– Le rabbin Nathan ne sait-il plus ouvrir sa porte à l’infortune ? demanda Stefano avec une sévérité où entrait de la déception.
– Pas à toutes. Les bonnes dispositions du pape envers la communauté juive de Rome lui sont précieuses.
– Au pape aussi. Il tire de vous pas mal d’or !
– Sans doute, mais il nous laisse vivre en paix et même il nous protège contre nos voisins. Qu’il nous retire son appui et les Cenci, ces fauves hargneux qui sont assis à notre porte et qui nous guettent, auraient tôt fait de nous mettre à mal et de brûler nos maisons. Cela compte.
– Que d’histoires ! s’écria Khatoun qui jusque-là avait gardé le silence, se contentant de tenir dans les siennes la main de Fiora qu’elle portait à sa joue de temps en temps, comme elle le faisait autrefois quand elles vivaient ensemble au palais Beltrami. Pourquoi ne viendrait-elle pas chez nous ? Je suis sûre que la contessa Catarina, ma nouvelle maîtresse, serait heureuse de l’accueillir. Elle est la seule, à Rome, qui se soit inquiétée d’elle et qui a toujours tout fait pour l’aider. Le palais est grand et...
– Mais c’est le palais Riario, coupa l’Infessura. Autant la jeter dans la gueule d’un tigre...
– Et puis, reprit Anna, donna Catarina va accoucher sous peu. Tu le sais bien, Khatoun, puisque tu es venue seule, ce soir. A ce propos, il est temps que je te donne ce que tu es venue chercher et que tu rentres chez elle.
– Oh non ! protesta Khatoun. Pas tout de suite ! Je viens juste de retrouver ma chère maîtresse qui a été pour moi comme une sœur et tu veux me chasser ? J’ai tant de choses à lui dire, tant de questions à lui poser...
– Plus tard, les questions ! Elle n’a que trop parlé ! Nous allons la monter dans un lit et toi tu repartiras. Ton escorte doit trouver le temps long. Tu pourras revenir demain et chaque fois que tu le voudras, ajouta-t-elle en voyant s’emplir de larmes les yeux de la petite esclave tartare. Aide-nous à la porter là-haut !
Allumant une chandelle à la grosse lampe à huile qui éclairait la pièce, elle se dirigea vers les marches pour en soulever le rideau tandis que Stefano et Khatoun aidaient Fiora, dûment pansée, à descendre de la table où elle était couchée. Par un étroit escalier de pierres branlantes où une corde tenait lieu de rampe, on gagna l’étage. Sur un palier tapissé de bois se trouvait une porte qu’Anna dédaigna. Elle lui tourna même le dos et appuya sur une grossière moulure. Un panneau s’ouvrit qu’elle franchit pour aller allumer trois grandes bougies de cire fine placées dans un candélabre d’argent. Le décor s’éclaira, pour l’étonnement de ceux qui suivaient la jeune femme. Séparées par d’épaisses tentures de velours noir présentement relevées dans de lourds crochets d’argent, il y avait là trois pièces à la suite l’une de l’autre, trois pièces décorées avec un luxe tout oriental qui révélait la richesse réelle du rabbin et de sa fille. Peu de meubles. Seulement des lits bas et larges, quelques coffres peints, des tables basses incrustées d’ivoire, une profusion de coussins chatoyants et des tapis, surtout des tapis. Ceux d’Arménie ou du Caucase, aux longs poils aussi épais que l’herbe des champs, couvraient les dalles de pierre ; ceux, à trame lâche, qui étaient souples et soyeux, décoraient les murs. Posé à même le sol, un grand vase à parfum en bronze laissait monter une vapeur odorante qui luttait victorieusement contre les effluves malodorantes de la rue et, devant les fenêtres closes qui extérieurement portaient des cordes à linge, des rideaux de cendal jaune soleil doublé, côté rue, d’une toile d’un gris pisseux étaient tirés.
Fiora déposée sur un divan dans la chambre la plus reculée, la Juive alla prendre dans un coffre une tunique de soie jaune puis, se tournant vers l’Infessura :
– Laisse-nous, à présent, homme libre ! Tu reviendras, toi aussi, quand tu voudras. Khatoun partira après toi !
– C’est la seconde fois que tu me sauves, dit Fiora en tendant sa main valide à Stefano. Comment pourrais-je te remercier ?
– Je ne suis pas Borgia pour demander un paiement. Il me suffit de savoir que nous sommes amis.
– C’est peu de chose !
– Crois-tu ? Pour moi, entrer en amitié c’est comme entrer en religion. Cela crée des obligations et un lien véritable. L’amitié, vois-tu, c’est l’amour sans ailes. C’est moins exaltant peut-être, mais tellement plus solide.
Un moment plus tard, couchée dans ce lit étranger moelleux comme un cocon, Fiora attendait le sommeil que lui avait promis Anna en lui faisant avaler un gobelet de lait additionné de quelques gouttes d’une liqueur inconnue. Et pourtant, il tardait à venir. Peut-être parce que la jeune femme ne parvenait pas à surmonter sa déception. Bien sûr, elle venait d’échapper à de graves dangers, bien sûr elle était à l’abri, toutefois elle n’avait fait que passer d’une chambre fastueuse à une autre, luxueuse sans doute, mais qui ne semblait pas devoir donner davantage sur le grand air et sur la liberté. Elle aurait cent fois préféré achever cette nuit au creux de quelque mur croulant, dans quelque maison en ruine, car le jour levant aurait vu s’ouvrir pour elle les portes de cette Rome qu’elle haïssait de tout son cœur. La route de Florence, un instant entrevue, s’était évanouie comme un mirage.