– Je t’ai dit qu’elle est bonne. Je lui ai presque avoué la vérité : que j’avais retrouvé ma seule amie d’autrefois, qu’elle était malade, et qu’elle avait besoin de moi.
– C’est vrai, Khatoun. J’ai besoin de toi. Malheureusement, nous allons nous quitter bientôt. Dès que j’aurai recouvré mes forces, je demanderai à Stefano Infessura de m’aider à sortir de Rome. Je veux aller à Florence d’abord, pour être à l’abri des griffes du pape et de Hieronyma, et ensuite rentrer en France !
– Je partirai avec toi. Je ne veux plus te quitter... et puis j’ai envie de revoir donna Léonarda et de connaître le bébé Philippe.
– Tu crois que donna Catarina te le permettra ?
– Qu’elle le permette ou non est sans importance. De par la loi des esclaves, je t’appartiens toujours car tu ne m’as jamais vendue, ni chassée... ni affranchie.
– Si. Tu es affranchie depuis longtemps, Khatoun. Depuis le jour où, pour tenter de me délivrer, tu t’es jetée dans les pattes de la Virago. Tu le sais bien.
– Oui, mais je n’ai pas envie que cela se sache. L’entrée d’Anna interrompit la conversation. La belle Juive venait renouveler, comme elle le faisait deux fois le jour, le pansement de sa malade qui lui donnait d’ailleurs toute satisfaction. Fiora avait échappé, grâce à ses soins, à la fièvre qui eût retardé une guérison avançant à grands pas. Anna avait donc toutes les raisons de se réjouir, pourtant, ce soir-là, elle était soucieuse.
– L’Infessura ne s’est montré ni hier ni aujourd’hui, dit-elle, alors qu’il avait promis de venir tous les jours...
– N’est-ce pas plutôt la nuit qu’il faut l’attendre ? dit Fiora. Nous ne l’avons pas vu la nuit dernière, sans doute. Il a pu être empêché. Il viendra ce soir...
Pourtant la nuit passa sans que le scribe républicain vînt frapper à la porte. On ne le vit pas davantage le jour suivant, et le quatrième matin se leva sans qu’il reparût.
– Il faut savoir ce qui se passe, déclara Anna. Je vais fermer cette maison soigneusement et me rendre chez lui. Tu n’ouvriras à personne, même à Khatoun ! ajouta-t-elle pour Fiora.
Dépouillant rapidement sa tiare dorée et ses robes traditionnelles, Anna prit des habits de servante, chaussa des socques, accrocha un panier à son bras comme si elle allait au marché et quitta sa maison par la cour de derrière que la voûte ronde faisait communiquer avec la rue.
Restée seule, Fiora qui, depuis la veille, se sentait assez bien pour se lever, erra dans la maison. Elle avait soif et descendit à la cuisine qui ouvrait de plain-pied sur la pièce d’entrée pour y chercher de l’eau, puis elle s’aventura dans le caveau qui servait de laboratoire à son hôtesse, feuilleta quelques livres, mais la plupart étaient écrits en caractères hébraïques et elle n’y comprit rien. Seul un traité d’Hippocrate, en grec, aurait pu retenir son attention, mais elle ne se sentait aucune affinité avec la médecine et regagna sa chambre, ne sachant trop à quoi s’occuper.
Machinalement, elle s’approcha de la fenêtre devant laquelle, le matin même, Anna avait étendu quelques pièces de linge. Il était tout de même possible d’observer ce qui se passait dans la rue. Par prudence, Fiora demeura à l’abri des rideaux à moitié tirés. Le spectacle n’avait rien de bien intéressant : quelques passants pauvrement vêtus portant presque tous la rouelle jaune, des enfants qui jouaient à la toupie sur une ancienne dalle romaine et, comme toile de fond, la façade rébarbative du palais Cenci qui semblait refermé sur lui-même et dont la masse dominait dédaigneusement le quartier.
Soudain, l’attention de Fiora se fixa : un homme venait de sortir de ce palais muet, tenant un cheval par la bride. Il s’arrêta au seuil, tournant la tête de tous côtés comme s’il cherchait d’où venait le vent puis, sans même prendre la peine de se hisser en selle, il se mit en marche lentement, lentement, observant les façades des premières maisons du ghetto. Cet homme, c’était Giovanni-Battista de Montesecco. C’était l’homme qui l’avait enlevée de France et amenée captive à Rome.
Le cœur de la jeune femme manqua un battement. Que cherchait-il dans ce quartier misérable ? Il avait fait visite, sans doute, à quelque habitant du palais Cenci, mais l’endroit n’était pas un lieu de promenade agréable et il aurait dû enfourcher son cheval et s’éloigner rapidement. Pourtant, il traînait, il s’arrêtait pour regarder quelque chose, revenait en arrière, repartait. Derrière ses rideaux, Fiora murmura une prière pour qu’Anna ne revînt pas à cet instant. Même sous son déguisement, elle attirerait sûrement, ne fût-ce que par sa beauté, l’attention de cet homme qui, sous le vocable de condottiere, cachait en réalité un chef de spadassins.
Heureusement, quand Anna reparut, son panier plein, Montesecco avait disparu depuis quelques minutes dans la direction opposée à celle par laquelle revenait la Juive. Fiora descendit à sa rencontre, ce qui la surprit :
– Tu t’es levée ? N’est-ce pas un peu tôt ?
– Pourquoi pas ? Je n’ai pas de fièvre et mes jambes me semblent tout à fait solides. Enfin, je n’aime pas rester couchée quand je peux l’éviter. As-tu des nouvelles ?
– Oui, et elles ne sont pas bonnes. L’Infessura a été arrêté avant-hier.
Fiora se sentit pâlir :
– Mon Dieu ! Et... sait-on pourquoi ?
– Pas vraiment, mais l’avis général est que le pape l’a fait saisir par le Soldan à cause de ses écrits qui courent les rues de la ville. C’est ce qu’il appelle donner les nouvelles de la nuit. On les trouve souvent au marché du Campo dei Fiori ou encore près d’une vieille statue, reste d’un groupe antique, que les gens du quartier appellent Pasquino. Stefano aime à y déposer ses pamphlets. Il paraît que le dernier parlait du seigneur Santa Croce qui aurait tenté de violer une femme dans les ruines du mausolée d’Auguste...
– Doux Jésus ! Mais c’est moi cette femme-là ! Quelle folie d’aller crier cette histoire aux quatre vents ! Stefano m’a délivrée et c’est là que j’ai reçu ce coup de stylet.
– Une folie sans doute... à moins qu’il n’ait pensé qu’on n’oserait pas s’attaquer à lui ? Le peuple l’aime et ce qu’il cherche, au fond, c’est à soulever ce même peuple pour que Rome puisse redevenir une république à la manière des temps anciens. Il ne se gêne pas pour clamer qu’on ne fait rien de bon dans la ville, que le nombre des vols, des homicides et des sacrilèges ne cesse de grandir. Il espère dans la puissance d’une foule indignée et rendue furieuse.
– Je ne sais pas s’il a raison. En tout cas, il n’est plus un « homme libre » et j’y suis pour quelque chose. En outre, il faut que je te dise ce que j’ai vu, il y a un moment.
Anna écouta sans mot dire le court récit de Fiora et ne s’en montra pas autrement émue :
– Il peut s’agir seulement d’une coïncidence, dit-elle enfin. Les frères Montesecco, Gian-Battista, que tu connais, et Léone, le capitaine de la garde pontificale, entretiennent d’excellentes relations avec les familles les plus turbulentes de la ville dès l’instant où elles ne sont pas alliées aux Colonna. Les Cenci sont de ceux-là, mais, quoi qu’il en soit, la présence de cet homme aux abords de notre maison et, surtout, cet intérêt qu’il semblait porter au voisinage ne sont pas très rassurants.
– Il faut que je m’en aille, dit Fiora. Quand rentre ton père ?
– Dans deux jours selon toute vraisemblance, puisque je n’ai pas reçu de nouvelles. Mais comment te faire partir ? Et ne me réponds pas : à pied. Tu n’es pas encore assez solide.
– J’ai un ducat et aussi une chaîne d’or avec une médaille que j’ai volés à celle qui me gardait chez Borgia. J’ai seulement besoin d’une monture, d’un costume de garçon et d’un peu d’argent monnayé pour me rendre à Florence. Là, je serai sauvée... du moins je l’espère.