– Cela doit être faisable. Mais, d’abord, viens avec moi. Nous allons peut-être savoir.
Prenant Fiora par la main, elle la conduisit jusqu’au caveau que la jeune femme avait visité un moment plus tôt. Là, elle la fit asseoir sur un banc puis alluma dans la cheminée une brassée de pommes de pin qui s’enflammèrent en crépitant. En attendant qu’elles se réduisent en braise, Anna coupa une mèche des cheveux de sa pensionnaire, les disposa sur une petite pelle de fer qu’elle posa sur le feu. Les cheveux se racornirent pour ne plus laisser qu’un peu de cendres légères. Ensuite la Juive alla chercher un bassin rempli d’une eau qui semblait très pure et qu’elle posa sur le banc entre Fiora et elle avant d’y jeter les cendres. Puis elle se pencha sur le bassin dans lequel se reflétaient les trois flammes du chandelier allumé sur la table. Comprenant qu’Anna cherchait une réponse aux questions qu’elles se posaient toutes deux, Fiora retint son souffle, regardant avec curiosité les prunelles de la jeune femme se dilater, devenir si larges qu’elle n’en pouvait plus détacher son propre regard. Elle épiait les expressions de ces yeux noirs et crut y lire de l’effroi...
Soudain, Anna se détourna du bassin, secouant la tête avec agacement :
Je ne vois rien ! dit-elle.
– As-tu donc le pouvoir de lire l’avenir ?
– Oui, mais en ce qui te concerne, je ne peux rien voir. Elle semblait gênée, se détournait, se levait et marchait par la pièce avec une agitation qui effraya Fiora :
– Tu es bien certaine de n’avoir rien vu ? demanda-t-elle doucement. Ou bien préfères-tu ne rien me dire ? J’ai cru lire de la peur dans ton regard. Je t’en prie, quel que soit mon destin, je préfère en être avertie ! Je suis passée par tant d’épreuves que je ne suis plus effrayée par grand-chose.
Après quelques instants de silence, Anna mit fin à ses allées et venues et revint s’asseoir auprès de Fiora :
– C’est peut-être parce que tu es trop proche de moi en ce moment que je ne vois rien de net, sinon un lieu obscur comme une prison, une foule en colère... du sang !
– Le mien ? dit Fiora en pâlissant malgré elle.
– Je ne crois pas. Ne me demande pas pourquoi, mais c’est comme une voix secrète... je n’ai entrevu... que de nouvelles épreuves à travers lesquelles tu dois passer.
Elle prit la main de Fiora et la serra entre les siennes en fermant les yeux à demi :
– Non... Ce sang n’est pas le tien, mais tu en souffriras tout de même... Il y a une route au-delà... Je ne sais où elle mène.
Lâchant la main de la jeune femme, Anna lui offrit un sourire las et alla reprendre le flambeau pour indiquer qu’elle désirait remonter dans son appartement :
– Tu vas me prendre pour une folle, soupira-t-elle, et je suis, en tout cas, bien loin de ma réputation. De toute façon, même s’il m’arrive d’avoir de claires visions, je sais que je n’atteindrai jamais à la clairvoyance qui fut celle de ma mère... et qui l’a conduite à sa perte.
– Te prendre pour une folle, sûrement pas ! J’avais un ami, à Florence, un médecin venu de Byzance et devant qui, parfois, se levait le voile de l’avenir. Il ne savait pas, lui, d’où cela lui venait. Ta mère était ainsi ?
– Elle était plus que cela : l’une de ces grandes prophétesses comme le peuple d’Israël en a connues et en connaîtra peut-être encore. Les tribus juives de Naples savaient toutes que Rebecca, l’épouse de Nathan, le riche rabbin, était inspirée de l’Esprit et, dès mon plus jeune âge, j’ai éprouvé pour elle cette admiration et cette crainte respectueuse que l’on voue aux êtres qui ne sont pas tout à fait de cette terre. J’osais à peine l’appeler « ma mère », cette grande femme brune, très belle, dont les yeux avaient toujours l’air de voir au travers de moi, au visage si grave qu’il ignorait le sourire. Elle a marqué mon enfance d’une empreinte redoutable où entrait quelque chose qui ressemblait à une terreur sacrée.
– Elle est morte ? murmura Fiora impressionnée.
– Oui... et les flammes du bûcher où le Saint Office et la cruauté du roi Ferrante de Naples l’on fait monter n’ont abouti qu’à lui ajouter une auréole flamboyante et terrible qui me hante encore.
Vaincue peut-être par un silence trop longtemps retenu, Anna la Juive retraça, pour cette inconnue accueillie par charité mais en qui elle devinait une sœur de souffrance, ce qu’avait été sa vie depuis ce moment terrible où, fillette de douze ans chargée des mêmes chaînes qui liaient son père, elle avait dû rester jusqu’à la fin en face de l’énorme fournaise où se consumait le corps de sa mère. Elle en avait gardé un souvenir d’horreur qui la faisait encore trembler durant ses heures de méditation, mais son âme en avait été trempée à jamais car elle en avait retiré une immense exaltation d’orgueil. La morsure du feu, en effet, n’avait pas arraché une plainte à Rebecca, murée dans son dédain et ses visions de l’au-delà. Et l’enfant, sous ses paupières closes que la chaleur faisait douloureuses, avait prié pour qu’il lui soit donné de savoir mourir avec le même courage si, un jour, elle venait à subir le même sort.
Le supplice terminé, Nathan et sa fille, épargnés par on ne sait quel miracle, avaient été traînés par les soldats de Ferrante jusqu’à une petite baie du sud de Naples où abordaient secrètement les navires marchands de Tunis. Comment l’enfant fragile, comment l’homme harassé n’avaient-ils pas succombé, c’était l’un de ces mystères de la volonté humaine et de la haine qui, lovée au cœur des plus faibles, peut les porter plus loin que les forts. Vendus comme esclaves, Nathan et sa fille auraient dû entamer un nouveau calvaire mais, curieusement, en les vendant aux Tunisiens, les soldats de Ferrante leur avaient sauvé la vie.
Près de l’antique Carthage vivait un riche Juif nommé Amos, parent de Rebecca et qui jouissait d’un certain crédit auprès du gouverneur mérinide de la région. A peine arrivé au port, Nathan s’était réclamé de lui. Amos était accouru. Il avait sans peine racheté le père et la fille et les avait emmenés dans la belle maison qu’il possédait près de la mer. Là, tous deux avaient retrouvé force et santé.
Néanmoins, Nathan refusa l’offre que formulait Amos de les garder auprès de lui. Il voulait retourner en Italie pour y préparer sa vengeance. Sa réputation y était grande et, à Rome, il comptait beaucoup d’amis dans la colonie juive. En outre, il savait n’avoir rien à craindre du pape tant qu’il ne se dresserait pas contre. Un matin, Anna et lui s’étaient embarqués à La Marsa, sûrs de trouver au bout du chemin asile, protection et même possibilité de refaire fortune.
Sept années s’étaient écoulées depuis ce retour. Anna les avait employées à l’étude et au développement de ses dons naturels. Auprès des vieilles du ghetto et de ceux qui savaient lire dans les astres, elle avait perfectionné les leçons de Rebecca et appris l’art redoutable des philtres et des poisons. Et puis, elle avait attendu les clients qui, de plus en plus nombreux, lui avaient fait une réputation, un nom que l’on se passait sous le manteau et qui, un soir, avait amené chez elle la nièce du pape
– Tu as déjà vendu des poisons ? demanda Fiora après une légère hésitation.
– Oui. Et sans remords. Chaque fois que j’ai remis à quelqu’un une liqueur ou une poudre mortelles, je me suis réjouie dans mon cœur parce que les prêtres sont nombreux dans cette ville des papes et que mon poison était peut-être destiné à l’un d’eux. Je les hais, je les hais tous, car ils font partie de ceux qui ont aidé Ferrante à enchaîner ma mère au bûcher.