– Et tu n’as pas peur qu’un jour...
– On en allume un pour moi au Campo dei Fiori ? Non. Si je peux parvenir à faire tuer Ferrante de Naples, j’y monterai avec joie.
– Je comprends ce que tu éprouves car j’ai, moi aussi, cherché la vengeance, mais Dieu a frappé avant moi...
– Et tu es satisfaite ?
– Oui et non. Oui, parce que la main du Seigneur a frappé plus fort que je n’aurais pu le faire. Non, parce que le désir de vengeance est encore en moi. Tant que vivra la meurtrière de mon père, je ne connaîtrai pas la paix. D’ailleurs, elle me menace encore.
– Elle est ici, à Rome, et tu veux aller à Florence ?
– Je ne peux l’atteindre sans me livrer. Il faut que je parte et tu le sais bien, mais je ne renoncerai pas.
– Je t’aiderai si tu le veux !
La nuit tombait. Anna alla tirer les rideaux, puis alluma des chandelles.
– J’attends quelqu’un cette nuit. Ne t’inquiète pas si tu entends du bruit et, surtout, ne bouge pas.
– Et Khatoun ?
– Si elle vient, je te l’enverrai.
Cependant la nuit passa sans ramener la jeune Tartare et l’anxiété tint compagnie à Fiora jusqu’au lever du jour. Dans les heures prochaines, Anna lui procurerait sans doute les moyens de fuir, mais la pensée de s’éloigner à nouveau sans avoir au moins revu Khatoun lui était insupportable. Quand elle était partie pour la France, avec Démétrios, Esteban et Léonarde, elle s’était résignée à la séparation d’avec sa petite compagne d’enfance parce qu’elle la croyait heureuse et engagée dans le destin qu’elle avait choisi. Mais la laisser dans cette situation de semi-esclavage, de servante privilégiée peut-être, mais servante tout de même, lui était intolérable. Bien sûr, Khatoun pourrait la rejoindre à Florence et le ferait sans doute si elle était libre, mais donna Catarina ne la laisserait certainement pas partir. D’abord parce que son époux avait dû la payer cher et ensuite parce que, semblable en cela à toutes les grandes dames italiennes, elle devait tenir beaucoup à ce petit personnage exotique. Les Tartares étaient rares et d’autant plus précieuses.
Pourtant, il allait falloir se résigner : Anna, en lui apportant son déjeuner, lui avait fait mille recommandations sur les soins que sa blessure réclamait encore. Dans un sac, elle avait placé de la charpie, des bandes, une fiole d’eau-de-vie pour nettoyer et deux pots d’onguent. Puis elle avait soigneusement examiné sa patiente et surtout la plaie, en bonne voie de cicatrisation, sur laquelle un épais pansement avait été posé.
– C’est donc cette nuit que je pars ? demanda Fiora.
– Oui. Une heure avant le lever du jour, je te conduirai jusqu’à la porte del Popolo où tu attendras le moment de la franchir. Je t’ai trouvé un mulet et un costume de paysan. Avec un peu de chance tu atteindras Florence sans trop de peine. Mon père rentre demain et je serai là pour le recevoir.
Mais un sort capricieux avait décidé que Fiora ne retrouverait pas, cette nuit-là, le chemin déjà interrompu et ne verrait pas l’aube se lever sur la porte del Popolo. Les cloches des innombrables églises et couvents venaient de sonner pour le dernier office et les valets avaient allumé depuis un moment les pots à feu dans leurs cages de fer à l’entrée des palais quand une litière fermée, escortée de quatre cavaliers, pénétra dans la rue et franchit la voûte ouvrant sur la cour.
Etonnée car elle n’attendait personne, Anna ouvrit une étroite fenêtre donnant sur l’arrière de la maison et se pencha. Puis, saisissant un flambeau, elle se précipita dans l’escalier :
– C’est Khatoun ! s’écria-t-elle. Et la comtesse Riario est avec elle. Ne bouge pas ! Il faut que je sache ce qu’elle veut !
Fiora n’eut pas le temps de se poser des questions. Dans un flot de taffetas mordoré, de fourrures fauves et de dentelles neigeuses, donna Catarina, débitant un torrent de paroles, envahissait déjà l’escalier et faisait irruption dans la pièce où se tenait Fiora. Sa grossesse presque à terme la faisait aussi large que haute, mais son visage demeurait frais comme une rose et elle n’avait rien perdu de sa combativité :
– Je viens vous chercher ! clama-t-elle un peu essoufflée tout de même avant de s’affaler au milieu des coussins de l’un des divans bas, ce qui lui mit le ventre à la hauteur du menton. Et grâce à Dieu, j’arrive à temps !
– A temps pour quoi, Madonna ?
– Mais pour vous empêcher de faire cette folie de partir à l’aurore, seule et certainement encore mal remise, d’après ce que me dit Anna.
– Je n’ai pas le choix. Le rabbin Nathan revient demain et ma présence lui serait désagréable. Je ne peux pas le lui reprocher. Il tient à garder la protection du ... Saint-Père !
La jeune comtesse sourit, ce qui fit rayonner son visage et plisser ses taches de rousseur :
– On dirait que le mot a du mal à passer ? Ne lui en veuillez pas trop ! Il serait assez bon homme, au fond, si son entourage familial ne le poussait pas à des excès regrettables. Mais nous allons avoir tout le temps de parler. Préparez-vous, je vous emmène !
– Pardonnez-moi, donna Catarina, mais... où donc ?
– Chez moi, voyons ! Ne prenez pas cet air effarouché ! Mon époux est parti vers le milieu du jour pour un domaine que son oncle vient de lui offrir à Segni. Cela nous donne quelques jours pour d’abord vous reposer un peu plus. Ensuite, c’est moi qui vous donnerai les moyens de gagner Florence. Ne cherchez pas, Khatoun m’a renseignée. Comme je sais qu’elle a été élevée au palais Beltrami, car elle ne m’a rien caché de sa vie passée, je n’ai pas eu de peine à deviner qui pouvait être cette amie malade qu’elle tenait à visiter chaque jour.
– Et vous voulez m’aider à rejoindre Florence, vous, la comtesse Riario ?
– Non. Moi, Catarina Sforza ! Mes parents et les Médicis entretenaient d’excellentes relations et vous vous souvenez peut-être de cette visite que nous avions faite à Florence, en grand apparat, voici quelques années ?
– Je ne l’ai jamais oubliée ! Votre Grâce était encore une enfant... Le cortège du duc de Milan était magnifique.
– Et... Giuliano de Médicis l’était plus encore ! J’avoue qu’à ce moment, je suis tombée amoureuse de lui... un peu aussi de Lorenzo, si laid mais si fascinant ! Or, le hasard m’a fait découvrir que le comte Riario... mon époux, fomente contre eux un complot avec ce vilain singe de Francesco Pazzi et votre ami Montesecco !
– Montesecco ? Je l’ai vu hier, dans cette rue. Il sortait du palais Cenci et il s’intéressait beaucoup aux maisons de ce côté.
– Cela n’a rien d’étonnant. Il est possible que les Cenci trempent aussi dans la conspiration. En quels termes êtes-vous avec les Médicis ?
– Lorenzo m’a sauvé la vie, aidée à fuir, protégée par-delà l’exil, et je sais qu’il n’a jamais cessé de veiller sur mes intérêts. C’est pourquoi le chemin de sa ville m’est apparu comme le seul par lequel je puisse rentrer en France et rejoindre mon fils.
– C’est pourquoi j’ai décidé de vous aider à fuir Rome. Il faut que je puisse envoyer quelqu’un de sûr à Florence, quelqu’un d’assez éloigné de moi pour que mon rôle dans cette affaire ne soit jamais connu, car alors ma vie ne vaudrait pas cher. Par chance vous êtes là et, à nous deux, nous parviendrons peut-être à éviter un grand malheur.
– Si grand que cela ?
– Jugez plutôt ! Mon époux et ses amis veulent faire assassiner les Médicis. Et cela prochainement... Mais nous perdons du temps ! Pressez-vous, je vous en prie !
Fiora n’était pas encore décidée. Elle n’aimait pas l’idée de séjourner, même deux ou trois jours, au palais Riario où elle craignait de se jeter dans la gueule du loup. D’autre part, ce qui s’y tramait était franchement abominable et contraire à ses propres intérêts. Que les Médicis soient abattus et que Riario devienne le maître de Florence, et tout s’évanouissait des espoirs qu’elle y plaçait.