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Déjà Fiora se ressaisissait. Priant mentalement Dieu pour que Mortimer ne fût pas inconscient et pût l’entendre, elle déclara, plus haut peut-être qu’il n’était nécessaire et avec une indignation qu’elle n’eut pas besoin de forcer :

– Bien sûr, je le connais ! C’est l’intendant de mon domaine de La Rabaudière. Il m’est très attaché et je ne suis pas étonnée qu’il se soit mis en quête de moi. Voilà des mois que j’ai été enlevée.

– Votre intendant ? Un simple paysan à vous entendre ? Comment se fait-il alors qu’il soit venu à Rome ? Qui donc a pu lui dire que vous étiez ici ?

– Qui donc ? Je croyais qu’à mon arrivée ici, le cardinal d’Estouteville avait envoyé un messager au Plessis-lès-Tours pour faire connaître au roi Louis les exigences du pape ? Mon manoir est voisin du château royal et mes gens ont dû apprendre très vite le sort que l’on m’a fait. A ce propos, d’ailleurs, le roi n’a-t-il pas envoyé un messager, une délégation, une lettre ou quoi que ce soit d’autre en réponse au message du cardinal ?

– Il n’a rien envoyé du tout ! fit Riario en haussant les épaules. Vous ne devez pas avoir autant d’importance que mon oncle se l’imaginait.

– C’est un sacré foutu mensonge ! fit une voix qui semblait venir des profondeurs de la terre et qui était celle de Mortimer en personne. En dépit de sa situation tragique, ses yeux bleus, grands ouverts à présent, brillaient d’un feu allègre qui réchauffa le cœur de Fiora. Grâce à Dieu, il l’avait entendue, reconnue et, à eux deux, ils arriveraient peut-être à duper le douanier déguisé en prince qui les observait.

– Ah, tu parles à présent ? gronda-t-il. Tu consentiras peut-être à nous dire au moins ton nom ?

– Il s’appelle Gaucher, dit Fiora, Gaucher Le Puellier. Son oncle et sa tante, Etienne et Péronnelle, sont les gardiens de mon domaine. Une belle prise en vérité que vous avez faite là ? Un bon garçon de paysan qui ne connaît ici-bas que Dieu et son maître !

– Mais qui ose tout de même m’accuser de mensonge ? Que peut-il savoir des relations entre le roi et le souverain pontife ?

– Ce que tout le monde sait au Plessis où l’on est fort en peine de donna Fiora, reprit le faux Gaucher. Que le roi Louis a déjà envoyé ici, et par deux fois, des gens à lui... que personne n’a jamais vu revenir !

– Les chemins ne sont pas sûrs par les temps où nous vivons, soupira Riario en pleine hypocrisie. Ce qui l’est, c’est que nous n’avons reçu personne... et que tu as bien de la chance, l’ami, d’être arrivé entier.

Il s’approcha du corps étendu sur lequel il se pencha :

– Tu es bien certain de n’être pas envoyé par le roi ? J’ai bonne envie de te faire tourmenter encore un peu, rien que pour savoir si tu n’as pas encore quelques petites choses à nous dire ?

– Je suis assez grand pour m’envoyer moi-même ! grogna Mortimer en forçant sur le ton paysan. Not’ maîtresse, on l’aime par chez nous et, moi, j’ai voulu voir c’que vous en avez fait ! Mais... j’aurais jamais cru la retrouver dans une cave comme voilà ! ... prisonnière autant dire !

– Pas : autant dire. Je suis prisonnière, mon bon Gaucher. Le pape a mis ma tête à prix et je ne sortirai sans doute pas d’ici vivante ! J’ai été prise ce soir, mais voilà des mois que l’on me cherche.

– Ça suffit ! grinça Riario. Je ne vous ai pas permis de parler ensemble... surtout pour raconter des sornettes ! Le Saint-Père est beaucoup trop bon, mon garçon, pour faire exécuter cette belle dame. Ce qu’il veut, c’est lui donner un époux puisqu’elle est veuve, un époux florentin, jeune, noble...

– Et hideux ! coupa Fiora indignée. Jamais je ne l’épouserai, vous m’entendez ? Vous pouvez me traîner devant un prêtre, mais personne ne m’obligera à dire « oui ». A présent, délivrez ce garçon dont vous n’avez plus que faire !

– Plus que faire ? Voire ! ... Je pense au contraire qu’il peut nous être encore très utile ! Zamba, ajouta-t-il à l’adresse du géant noir, mets donc quelques griffes de fer à chauffer !

– Vous n’allez pas le tourmenter encore ? s’écria Fiora. Que pourrait-il vous dire de plus ?

– Rien sans doute, mais vous, vous pouvez dire encore bien des choses ? Rien qu’un petit mot : ce « oui » que vous refusez si farouchement par exemple ?

Puis, changeant de ton :

– Ou bien vous allez jurer de vous laisser marier ou bien, foi de Riario, je fais écorcher cet homme tout vif sous vos yeux !

– Vous êtes fou ? s’écria Fiora épouvantée.

– Je ne crois pas, mais je sais ce que je veux, ce que veut le Saint-Père et nous saurons bien vous y contraindre car, une fois mariée à Carlo Pazzi, nous n’aurons plus le moindre souci à nous faire en ce qui vous concerne.

– Vous n’allez pas accepter ça ? gémit Mortimer. On n’a aucun droit de vous forcer...

– Si. Celui du plus fort ! Décidez, donna Fiora, mais décidez vite ! Regardez comme ces fers sont d’un beau rouge ! Zamba est impatient de commencer. Il n’aime rien tant qu’arracher la peau d’un homme ! Allons, Zamba, aide un peu madame la comtesse !

Avec un gant de cuir, le bourreau saisit l’une des tiges qui s’enfonçaient dans les flammes d’un brasero. Fiora hurla comme si le fer incandescent avait attaqué sa propre peau.

– Non ! ... Puis, plus bas :

– Vous le libérerez si je jure ?

– Immédiatement.

– Qu’est-ce qui me le prouve ? Qui me dit qu’une fois en possession de ma parole vous n’allez pas faire égorger mon pauvre Gaucher ?

– Mais... ma parole, à moi !

– Pardonnez-moi, mais elle ne m’inspire guère confiance. Alors, voilà ce que je vous propose : il assistera au mariage et le cardinal d’Estouteville avec lui. Après quoi, il sera remis au cardinal qui le renverra lui-même... et en sûreté pour la France. Sinon, par le Dieu qui m’entend, je répondrai « non » tant qu’il me restera un souffle de vie et vous pourrez nous tuer tous les deux ! Et prenez garde à ne pas offenser le roi Louis plus longtemps !

– Il nous déclarerait la guerre peut-être ?

– Non, mais il faudra, dès lors, vous défier de tous ceux qui vous approcheront. Il sait mieux que vous se servir de l’or et il est aussi riche que puissant. Il peut acheter n’importe quelle conscience, n’importe quel ami, et payer dix, cent, mille assassins à gages. Il a abattu le duc de Bourgogne qui était autre prince que vous. Alors, veillez à tenir vos engagements ou prenez garde à vous !

Les yeux arrondis par la stupeur, Riario considérait cette femme qui se dressait devant lui, menaçante, terrible, déjà vengeresse. Il devina obscurément qu’elle était de la race des fauves royaux et qu’entre eux et lui, prince de carton pâte, il y aurait toujours un abîme infranchissable. Superstitieux, il crut voir briller dans ses yeux la sombre flamme des prophétesses antiques et sentit un frisson courir le long de son échine.

– Détache-le ! ordonna-t-il à l’Albanais qui, muet et apparemment aussi insensible qu’une statue, avait assisté à la scène.

Puis se tournant vers la jeune femme :

– Vous vous laisserez marier ?

– Aux conditions que j’ai posées, oui !

– C’est bien. On va ramener cet homme en prison où il restera jusqu’au mariage. Ce qui ne fera pas beaucoup de temps ! Venez, à présent.

– Vous n’allez pas faire ça ? s’écria Mortimer dont le bourreau frictionnait à présent les poignets et les chevilles avec la sollicitude d’un bon valet de chambre.

– Je n’ai pas le choix, dit Fiora doucement. Vous laisser tuer serait stupide car mon fils aura besoin de... tous ceux qui sont les miens. Et puis, nous nous reverrons peut-être... plus tard !