Elle allait se mettre en marche vers l’autel quand la porte se rouvrit devant Girolamo Riario. Il rejoignit Fiora et, avec un sourire plein d’arrogance, lui offrit son poing pour qu’elle y posât la main, affirmant ainsi sa volonté d’apparaître comme l’unique artisan de ce mariage, œuvre diabolique où se rejoignaient son insatiable cupidité et la haine de Hieronyma.
La main de Fiora hésita à toucher celle de cet homme, mais refuser eût causé un esclandre qui lui eût peut-être aliéné la fragile bonne volonté de Sixte. Elle se laissa donc conduire auprès de celui qui allait devenir son époux, mais, après lui avoir accordé un regard, elle ferma les yeux pour mieux retenir ses larmes car elle ne pouvait s’empêcher d’évoquer, à la place de cet être si profondément disgracié et qu’elle entendait chantonner à mi-voix comme s’il eût été tout seul, la haute silhouette de son bien-aimé Philippe, ses larges épaules, son sourire un peu narquois et la passion qu’elle avait vu briller alors dans ses yeux noisette.
– Jamais personne ne prendra ta place, jura-t-elle silencieusement à l’ombre de son amour. Quant à celui-là, dussé-je me tuer cette nuit, il ne me touchera ni aujourd’hui ni plus tard !
La voix du cardinal d’Estouteville lui fit rouvrir les yeux et elle vit que le pape, avec l’aide de deux diacres, était en train de revêtir les vêtements sacerdotaux afin de célébrer le mariage.
– Très Saint-Père, dit fermement le Français, je vous demande solennellement et une dernière fois de vouloir bien reconsidérer ce mariage. Aucune femme ne saurait se résoudre à une telle union et j’ai peine à croire que donna Fiora soit consentante.
– Vous n’avez pas la parole ! coupa brutalement Riario. Elle a donné son accord et il n’y a pas à revenir là-dessus !
– J’y reviens cependant, parce que c’est mon devoir. Elle est sujette du roi de France et je me soucie peu d’essuyer ses reproches quand il apprendra ce... cet acte insensé.
– Où prenez-vous qu’elle soit sujette du roi de France ? fit aigrement Hieronyma. Elle a toujours été connue pour Florentine et elle est veuve d’un Bourguignon. Ce mariage est, après tout, dans la nature des choses puisque, autrefois, elle fut fiancée à mon pauvre Pietro, mon cher fils.
– Je n’ai jamais été fiancée à ton fils ! s’écria Fiora. Je sais que tu n’en es pas à un mensonge près, mais il y a tout de même des limites...
Ainsi engagée, la cérémonie nuptiale promettait de tourner au règlement de comptes, et le pape décida qu’il était temps d’intervenir. Sa voix de bronze tonna, répercutée aux voûtes de la chapelle.
– Paix, vous tous ! Ceci est un lieu saint, non un marché. Notre frère d’Estouteville, tenez-vous en repos ! Dès demain Nous en écrirons au Roi Très Chrétien pour lui faire part de cette union qui réjouit Notre cœur paternel. Quant à toi, Fiora Beltrami, as-tu oui ou non consenti à épouser Carlo ici présent ?
– Oui, mais à une condition.
– Laquelle ?
– Je pense que Votre Sainteté ne l’ignore pas. Je veux que soit renvoyé au Plessis-lès-Tours sur l’heure, et en sûreté, le jeune homme qui accompagne ce soir Mgr d’Estouteville.
Riario éclata d’un gros rire qui fit trembler son double menton et tressauter son ventre :
– Que de bruit pour un paysan ! Ma parole, la belle, vous couchiez avec ?
C’était plus que n’en pouvait endurer l’intéressé.
– Paysan toi-même ! gronda-t-il. Je suis officier de la Garde écossaise du très haut et très puissant prince, Louis, onzième du nom, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre. Et j’ai été envoyé ici par mon maître, las d’avoir vu partir deux ambassades sans jamais les voir revenir. Tuez-moi si vous voulez, comme vous avez tué les autres sans doute, mais je refuse que ma liberté soit payée d’un tel prix ! J’ajoute néanmoins que, si je ne reviens pas, le roi considérera qu’il s’agit d’un acte d’hostilité et ce n’est pas une ambassade qu’il enverra, mais bien une armée.
– Une armée ? s’indigna Sixte IV. Il oserait Nous déclarer la guerre ?
– Peut-être pas vraiment, mais je sais qu’il songe à faire valoir ses droits héréditaires sur le royaume de Naples détenu indûment par les Aragonais. Or, il se trouve que Rome est sur le chemin de Naples...
Ce fut au tour de Francesco Pazzi de se lancer dans la bataille. Il n’avait pas changé depuis que Fiora l’avait vu pour la dernière fois quand, au jour de la « giostra », il avait combattu Giuliano de Médicis pour les beaux yeux de Simonetta. Il était toujours laid, courtaud, noir de poil et brun de peau. Sa voix était toujours aussi rude et l’expression de son visage toujours aussi hargneuse :
– Une parole est une parole et Fiora a donné la sienne. J’exige qu’ici elle soit tenue.
– Et moi, Douglas Mortimer, des Mortimer de Glen Livet, je soutiens qu’elle lui a été arrachée par violence et que tu n’es qu’un menteur. A présent, si tu veux que nous en discutions les armes à la main, je suis prêt à soutenir la cause de donna Fiora jusqu’à ce que mort s’ensuive pour l’un de nous.
– Un duel à présent ! s’écria Estouteville. Rappelez-vous, Mortimer, que nous sommes dans une chapelle !
– Votre Grandeur, je ne suis pas certain que cela compte beaucoup ici. N’ai-je pas entendu dire que le duc de Milan a été, l’an passé, assassiné en sortant d’une église ? Ce sont les mœurs du pays apparemment !
– En voilà assez ! hurla le pape dont le visage vira au rouge brique. Nous entendons en finir tout de suite. Donna Fiora, d’ici une heure cet... officier quittera Rome avec la lettre que Nous allons écrire pour le roi de France et avec un sauf-conduit signé de Notre main. Etes-vous prête à remplir, dans ces conditions, votre part du contrat ?
Sans répondre, Fiora alla jusqu’à l’Ecossais, se haussa sur la pointe des pieds et posa un baiser sur sa joue.
– Merci, ami Mortimer, merci de ce que vous avez voulu faire. Ne vous souciez plus de moi, je vous en prie.
– Vous me demandez l’impossible.
– Mais non. C’est sur mon fils que je vous prie de veiller jusqu’à ce que je puisse le retrouver, ce qui va être désormais mon seul but.
– Et vous allez épouser ce...
– Chut ! J’ai donné ma parole et je la tiendrai. Que Dieu vous garde !
– Ne dirai-je rien au roi Louis ?
– Vous lui direz que je le remercie, du fond du cœur, des peines qu’il a prises pour moi, alors même que je venais de rejeter sa protection à cause de l’exécution de mon époux. Je... je ne peux m’empêcher de lui garder de l’amitié...
Sans rien ajouter, elle se dirigea vers l’autel et prit place au côté de Carlo Pazzi qui avait cessé de chantonner. Il avait tourné la tête vers elle et, entre les paupières qu’il tenait à demi closes, elle crut voir filtrer un éclair bleu.
Soufflant et bougonnant, Sixte IV vint se placer en face d’eux, prit leurs mains et commença à marmotter les paroles sacramentelles dont il était à peu près impossible de comprendre un traître mot. Visiblement, il avait hâte d’en finir et expédiait la cérémonie. Fiora n’écoutait pas. Elle répondit un « je le veux » à peine audible lorsqu’il lui demanda son assentiment mais, quand il mit sa main dans celle de Carlo, elle sentit nettement que les doigts du garçon serraient doucement les siens. Elle le regarda, mais il avait déjà repris son air absent et semblait contempler assidûment l’un des anges replets et bouclés qui jouaient du luth derrière l’autel.
Pour donner un semblant de solennité à l’événement, Fiora et son nouvel époux furent conduits en cortège et à la lumière de nombreuses torches à travers le Borgo, jusqu’à la demeure de Francesco Pazzi où ils allaient habiter en attendant que le pape tienne la promesse faite à la jeune femme. Ce n’était pas vraiment un palais : tout au plus une grosse maison forte qui ressemblait davantage au coffre d’un banquier qu’à une habitation de plaisance, mais l’intérieur en était suffisamment luxueux pour contenter l’insatiable appétit de gloriole et de faste de Hieronyma qui y jouait le rôle de maîtresse de maison.