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– Mais... votre grand-père ?

– Il mourra dans le tumulte que suscitera la prise du pouvoir par Riario.

– Vous êtes au courant ? Mais comment pouvez-vous savoir tout cela ?

– On ne se méfie pas d’un simple d’esprit. On parle même ouvertement devant lui. Je sais tout de la conspiration contre les Médicis organisée par les Pazzi avec Riario et Montesecco, ce tranche-montagne long comme une nuit d’angoisse et presque aussi laid que moi. Lorenzo et Giuliano doivent mourir à la fin de la semaine, au cours de la visite que leur fait le nouveau cardinal, Rafaele Riario, qui a quitté Rome hier.

– Savez-vous s’ils ont décidé d’une date ?

– Non, mais cela pourrait être le jour de Pâques, pendant les fêtes. Le pire est qu’ils ont réussi à réunir toute la famille, même mon grand-père qui, cependant, était d’abord hostile à ce qu’il tenait pour folie pure. Et moi je ne peux rien faire. J’aimerais pourtant les sauver.

– Sauver qui ? Les Médicis ? Vous, un Pazzi. Vous ne les haïssez donc pas ?

– Giuliano m’importe peu, c’est une belle tête vide, mais j’aime bien Lorenzo. Il est très laid...

– C’est pour cela que vous l’aimez ?

– Par grâce, ne me croyez pas mesquin à ce point ! fit Carlo tristement. Il est laid, je le répète, mais quelle intelligence ! Et quel charme ! Et puis, il a essayé de m’aider. Il avait en effet auprès de lui un médecin grec dont on disait des choses étonnantes.

– Démétrios Lascaris ! murmura Fiora en qui ce nom remua quelque chose.

– Vous le connaissez donc ? Lorenzo voulait qu’il s’occupe de moi, mais ma chère famille s’y est opposée. Oh oui ! je voudrais pouvoir empêcher ce crime, mais je suis prisonnier de mon personnage : je n’ai pas d’argent ni aucun moyen à ma disposition, pas même un valet fidèle, et je ne peux même pas monter à cheval ! Rien que sur une mule... et pas trop vite !

– Mais moi, je peux !

Sautant à bas de son lit, Fiora enfila une robe de chambre posée sur une chaise, vint prendre Carlo par la main et le fit asseoir auprès d’elle sur le coffre qui tenait tout le devant du lit. Un espoir fou faisait battre son cœur à coups redoublés.

– Aidez-moi, demain, à quitter cette maison. J’irai à Florence et ferai échouer leurs projets !

– Comment puis-je vous aider ? Je vous l’ai dit : je ne peux rien vous donner. Quand ils vont partir, demain, ils vont emmener tous les chevaux et les plus vigoureux de nos serviteurs.

– Quelqu’un me donnera ce qu’il faut. Après leur départ, je sais que la comtesse Riario va demander ma visite. Conduisez-moi chez elle en visite de cérémonie... le reste la regarde.

– Vous voulez dire que... la femme de Girolamo désire que l’on sauve les Médicis ?

– Elle aime Giuliano mais, bien sûr, elle doit prendre de grandes précautions...

Brusquement, Carlo posa une main sur celles de Fiora et mit un doigt sur sa bouche. Puis, se penchant vers son oreille, il chuchota :

– Pleurez ! Gémissez aussi fort que vous le pourrez ! Il désigna la porte que quelqu’un essayait d’ouvrir tout doucement. Hieronyma sans doute, car Pazzi devait être trop ivre pour prendre tant de précautions. Aussitôt, Fiora se mit à gémir, à pousser de gros sanglots. Elle s’arrêtait, puis recommençait, suppliait qu’on la laisse en paix, le tout avec un naturel qui arracha à Carlo un rire silencieux. Par instants, c’était un faible cri, comme si on la faisait souffrir, puis repartaient les sanglots, les plaintes et les supplications. Carlo, de son côté, émettait des grognements d’une férocité tout à fait convaincante. Cela dura un bon moment, pour la plus grande joie des protagonistes qui s’amusèrent franchement à ce jeu. Puis, sur un dernier cri, Fiora se tut comme si Carlo l’avait assommée. Celui-ci marmonna encore deux ou trois mots indistincts puis ce fut le silence... un silence qui permit d’entendre nettement le bruit de pas prudents qui s’éloignaient et le froissement d’une robe de soie.

– Ouf ! souffla Carlo. Nous l’avons échappé belle !

– Nous chuchotions, mais heureusement que vous avez de bonnes oreilles.

– Elles m’ont déjà rendu grand service ! A présent, je crois que vous devriez dormir. Vous en avez certainement besoin.

– Et vous ?

– Moi, je vais m’installer dans ce fauteuil avec des coussins.

Ledit fauteuil était raide comme la justice et il n’y avait que deux coussins, et encore très petits. Fiora hésita un instant, puis proposa :

– Pourquoi ne pas vous étendre sur le lit, auprès de moi ? Nous sommes amis à présent, et vous m’avez promis...

– Cette promesse, croyez-le bien, ne me coûte guère. Vous êtes extrêmement belle, ma chère Fiora, mais je n’aime que les garçons !

La surprise mit dans les yeux de Fiora des points d’interrogation qui firent sourire Carlo, d’un sourire un peu amer cependant :

– Cela n’a jamais choqué personne, pas même mes partenaires que mon oncle paie généreusement à la condition formelle qu’ils se montrent discrets.

Cette étrange déclaration causa tant de joie à Fiora que, spontanément, elle se pencha vers Carlo et l’embrassa fraternellement.

– Vous êtes décidément un époux selon mon cœur, Carlo, et je ne remercierai jamais assez le ciel de nous avoir unis. Je serai désormais votre sœur et une sœur qui fera tout au monde pour vous aider.

Une larme brilla dans les yeux bleus du garçon qui, à son tour, posa un baiser prudent sur la joue de la jeune femme. Puis sur un « bonsoir », chacun gagna le lit par un côté.

Un moment plus tard, les époux, se tournant le dos, dormaient d’un sommeil bien mérité où entrait une bonne part de soulagement, chez l’un comme chez l’autre.

Troisième partie

LES PÂQUES SANGLANTES

CHAPITRE XI

LA ROUTE DE FLORENCE

La fin du jour approchait quand Fiora, méconnaissable sous un costume masculin, franchit enfin cette porte del Popolo sur laquelle, depuis tant de jours, se cristallisaient ses désirs et ses espérances. Tout s’était passé comme dans un rêve, mais avec la précision d’un ballet bien réglé : le départ matinal de Pazzi et de Hieronyma venus frapper pour un « au revoir » à la porte du jeune couple, mais auxquels le marié avait répondu par des injures et la colère d’un homme arraché trop tôt à son sommeil. Puis la galopade à deux vers la fenêtre pour être bien certains que les Pazzi avaient quitté le palais du Borgo, après quoi Fiora regagna son lit, tandis que Carlo allait enfin ouvrir la porte de la chambre en réclamant à grands cris son déjeuner et son valet. Ensuite, il y eut l’arrivée de l’émissaire de la comtesse Riario demandant la première visite de la nouvelle donna Fiora dei Pazzi, visite que Carlo accepta en grognant et en clamant qu’il irait aussi. Après quoi, étant partis sur des mules en petit appareil – quatre valets et Khatoun –  pour le palais de Sant’Apollinario, Fiora, abritée sous un voile épais supposé cacher la trace des sévices endurés durant sa nuit de noces, et Carlo, la mine grognonne, marchant en tête sans cesser de faire cent folies qui faisaient sourire certains passants et hausser les épaules à d’autres.

Arrivé chez Catarina, qui, en effet, était seule, Carlo réclama à boire et on le conduisit, avec révérence, dans l’appartement de Girolamo, tandis que Fiora et Khatoun étaient menées dans la chambre de la jeune comtesse.