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– Alors reposons-nous ! Quelques heures seulement, mais cela permettra à nos bêtes de continuer. Mangeons, puis tu iras dormir dans une chambre. Pendant ce temps-là, j’irai voir dans la ville si je peux trouver...

– Rien du tout ! Si je me repose, tu te reposes aussi et je t’attacherai à moi.

– La confiance règne, à ce qu’il paraît ? Au fond, je ne peux pas t’en vouloir. Il n’y a pas longtemps que nous avons fait connaissance. On fera comme tu veux, mais d’abord mangeons ! Je crève de faim, moi !

– Déjà ? Le mouton n’est pourtant pas si loin ?

– Peut-être, mais vois-tu, les contrariétés m’ouvrent l’appétit ! Au fait... tu es bien sûre qu’il ne te reste pas quelques pièces pour payer notre aubergiste ?

– M’as-tu pris ma bourse, oui ou non ?

– Oui... oui bien sûr, mais j’ai une espèce de sixième sens qui me fait renifler l’or comme un cochon les truffes. Et tu m’as bien dit que tu t’appelais Beltrami ?

– Je l’ai dit, mais est-ce que cela signifie quelque chose pour toi ?

– La seconde fortune de Florence ? Ça signifie quelque chose pour n’importe quel enfant de l’aventure, en Italie.

– Ça signifiait ! Mon père est mort et...

– Je sais, mais je suis persuadé qu’il te reste un petit quelque chose, et une fille de banquier ça ne doit pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

En dépit de sa fatigue, Fiora se mit à rire.

– Il faut aller à Florence pour le savoir, Rocco. Sois sans crainte : tu auras la récompense que je t’ai promise, même si ce n’est pas Lorenzo de Médicis qui te la donne...

Les deux compagnons quittèrent Sienne à la tombée de la nuit, juste avant la fermeture des portes. Les rues étaient pleines d’ombres silencieuses qui, sous des habits de deuil, revenaient d’entendre l’office des Ténèbres. D’autres veilleraient toute la nuit dans les églises tendues de noir et dépouillées de tout apparat pour déplorer la mort du Christ sur le Calvaire. Les cloches qui s’étaient tues le jeudi saint laissaient, par l’absence de leurs voix familières, la ville désorientée et livrée à la pénitence. Le ciel lui-même participait à l’ambiance sinistre en déversant, depuis midi, une pluie fine et désespérante. Cette nuit, l’immense cathédrale blanc et noir, couchée comme un tigre sur la ville, ferait peser sur elle le lourd fardeau de la mort d’un dieu...

Au moment où ils quittaient sa maison, maître Guido avait tenu à faire aux voyageurs une dernière recommandation :

– Un mot encore, Vos Seigneuries ! Si vous voulez arriver à bon port avec vos chevaux, évitez donc San Casciano in Val di Pesa !

– Pourquoi ? demanda Rocco goguenard. Est-ce qu’il y aurait des bandits ?

– C’est ce qu’ont dit des voyageurs qui en venaient. Il paraît même qu’il y a huit jours, on y a égorgé deux frères prêcheurs... Alors, prenez garde à vous !

– Merci du conseil ! Des assassins doublés de mauvais chrétiens, ça mérite que l’on veille au grain. Heureusement, nous sommes mieux armés que des moines errants...

Néanmoins, tandis que, suivant Rocco qui avait repris la bride de sa fantasque monture, Fiora descendait des collines argileuses où s’étalait la cité, elle avait peine à lutter contre le mauvais pressentiment qui s’était emparé d’elle depuis qu’elle avait su l’impossibilité de changer de chevaux. Les contretemps semblaient s’accumuler à plaisir sur cette route où elle s’était engagée avec tant d’espoir et de détermination. Pourtant, rien n’était encore perdu et, si tout allait bien, elle atteindrait Florence demain samedi dans la journée, pas bien longtemps après le cortège du jeune cardinal légat. Elle n’arrivait pas à secouer l’angoisse qui serrait sa gorge. L’immonde Hieronyma et les siens allaient-ils encore gagner et fallait-il vraiment qu’après Francesco Beltrami, les deux frères Médicis fussent immolés à sa frénésie de meurtre et à la rapacité de Riario ? Dieu ne pouvait tout de même pas donner raison au pape dès l’instant où celui-ci osait lancer des assassins sur une cité chrétienne, même si Florence semblait préférer Platon aux quatre évangélistes ? Il fallait à tout prix arriver à temps ! Hélas ! la nuit était bien noire, et elle ne connaissait pas cette route...

CHAPITRE XII

MEURTRE DANS LA CATHÉDRALE

Rocco non plus, d’ailleurs, et celle-ci leur réserva tous les traquenards possibles. C’est seulement à l’aube du dimanche que les deux voyageurs, épuisés et réduits à un seul cheval, virent se dresser dans un ciel rose et enfin dépourvu de nuages les murs et les tours de la chartreuse de Galluzzo, aux portes de Florence. Une rivière en crue leur avait barré le passage et les avait obligés à un long détour. En outre, pour éviter le danger signalé par l’aubergiste de Sienne, ils avaient encore rallongé leur chemin et ils s’étaient perdus. Enfin le cheval de Rocco, butant sur un rocher affleurant, avait désarçonné son cavalier et s’était cassé la jambe. Il avait fallu l’abattre. Quant à celui de Fiora, peu habitué aux longues courses, il avait montré des signes de fatigue qui le rendaient incapable de supporter deux cavaliers. Rocco, galamment, se résigna à marcher, laissant la jeune femme en selle, si inconfortable que ce fût. De temps en temps, elle choisissait de cheminer auprès de lui, sans beaucoup parler car l’espoir de sauver les Médicis diminuait à mesure que passait le temps. Elle accepta finalement de s’arrêter à la chartreuse comme le proposait Rocco. A cette heure matinale, les portes de la ville n’étaient pas encore ouvertes. En outre, on y aurait certainement des nouvelles. Si les Pazzi avaient déjà frappé, il faudrait décider de ce que l’on ferait car, alors, entrer dans la cité serait une folie.

Enfin, les deux voyageurs avaient grand besoin de se restaurer.

Le sourire du frère portier rendit courage à Fiora. Si Florence avait été, la veille, le théâtre d’une catastrophe, le moine n’arborerait certainement pas cette mine paisible. Tandis que les nouveaux venus s’attablaient dans la salle des hôtes devant un fromage et une miche de pain, il répondit de bonne grâce à leurs questions : la ville avait été en fête la veille, et jusqu’à une heure sans doute assez avancée dans la nuit. Le frère chargé des commissions était revenu émerveillé par le cortège du jeune cardinal légat et par le grand accueil que lui avaient fait leurs seigneuries de Médicis. En ce jour de Pâques, le grand événement serait la messe que Mgr Riario présiderait dans le Duomo en présence des nobles de la ville et de tout ce que la cathédrale pourrait contenir de peuple...

Pendant que le moine allait chercher un nouveau pichet d’eau fraîche, Rocco interrogea Fiora :

– Les portes doivent être ouvertes. Te sens-tu capable de continuer ?

– Il le faut. Certes, il n’y a rien à craindre durant la messe, mais plus tôt Lorenzo sera prévenu et mieux cela vaudra.

– Je suis d’accord, d’autant plus que la messe ne m’inspire pas tellement confiance...

– Tu es fou ?

– Non, mais j’ai des souvenirs. Dans ma vie, j’ai forcé les portes de trop de couvents et violé assez de moniales pour savoir ce que pèse la crainte de Dieu quand la puissance est en jeu. Mais nous avons encore une grande demi-lieue à couvrir avant les portes de Florence... et il va falloir les faire à pied.

En dépit des efforts de Fiora pour obtenir une monture quelconque, il leur fallut se résoudre, malgré la fatigue, à continuer avec leurs seuls moyens. Mais, en voyant la foule qui, venue de partout, commençait à cheminer vers la ville, Fiora en vint à penser qu’il eût été impossible d’aller plus vite, à moins d’écraser du monde. De toutes les campagnes, des paysans marchaient vers Florence comme vers une nouvelle Jérusalem pour tenter d’apercevoir l’envoyé du Saint-Père. Cette affluence tenait beaucoup à ce que le mauvais temps avait cessé brusquement. Le soleil, un vrai soleil pascal, dorait tout le pays où les clochers, l’un après l’autre, s’éveillaient de leurs voix de bronze pour proclamer à la face de cette terre des trahisons, des guerres, des meurtres, de la nuit et de la peur, que le Fils de l’Homme venait de ressusciter et ramenait avec lui l’espoir d’une vie éternelle...