– Mais, balbutia Marie Charmant étourdie, je croyais… que vous habitiez… enfin, que vous étiez mon voisin?…
– Permettez!… En chair et en os, j’habite, rue Letort, cette maison même, en ce quatrième étage. Mais sur ma carte de visite, j’habite, 55, faubourg Saint-Honoré, c’est-à-dire que, moyennant cinq francs par mois, la concierge de cette luxueuse maison reçoit mes lettres, et, moyennant un supplément de dix francs également mensuels, elle répond à toute personne qui vient me demander que je viens de sortir… De cette façon, mademoiselle, nul ne sait que je loge en ce taudis et que je suis trop pauvre pour avoir une adresse avouable.
Et, avec une fierté nuancée de modestie, le jeune homme exhiba d’un carnet en cuir de Russie un bristol impeccable qu’il tendit à Marie, stupéfaite, et qui était ainsi libellé:
ANATOLE SÉGALENS
55, faubourg Saint-Honoré.
Marie Charmant était confondue de la confiance de ce jeune homme qui, du premier coup, lui racontait ainsi ses petits secrets. Marie peut-être en était plus touchée encore, et son cœur battait d’un émoi dont elle ne se rendait pas compte.
– J’aurais peut-être dû mettre: Anatole de Ségalens, mais la particule est portée par tant de mufles… Je vois, mademoiselle, continua Anatole Ségalens en souriant, que je vous étonne. Sachez donc que, lorsque je quittai Tarbes, ma ville natale, il y a quelques mois, pour entreprendre, moi aussi, ma petite conquête de Paris! mon oncle Chemineau – le frère de défunte ma pauvre mère… c’est lui qui me recueillit quand j’eus le malheur de rester orphelin, c’est lui qui m’éleva… un bien digne homme, mademoiselle! – mon oncle Chemineau, donc, me dit en tirant de sa pipe de grosses bouffées émues: «Tu veux faire un trou, c’est juste. J’ai une petite rente de deux cents franc par mois: nous partageons la poire et tous les mois, tu recevras cent francs. Avec les cent qui me resteront, moi, je serai comme un Crésus, par ici. Mais toi, à Paris, avec la même somme, tu seras comme un Job sur la paille. Je te préviens que ce sera dur…» Et c’est bien dur, en effet, mademoiselle! ajouta le reporter avec un soupir.
«Mon oncle Chemineau ajouta simplement ceci: «Donc, tu vas vivre avec cent francs par mois jusqu’à ce que tu aies trouvé un digne emploi de tes talents, qui sont variés, je m’en flatte. Je vais te donner trois choses qui t’aideront à grimper à l’échelle: la première, c’est ma bénédiction; la deuxième, c’est un billet bleu de cinq francs que j’avais mis de côté et qui sera ta mise de fonds; la troisième, c’est un conseil.»
«Je reçus sa bénédiction, avec reconnaissance, je serrai sur moi le fameux billet bleu, et avec grande attention j’ouvris mes oreilles toutes grandes pour le conseil. Le voici: «Être, me dit mon oncle Chemineau, être n’est rien; paraître est tout. Il faut que tu paraisses riche, que tu paraisses fort, que tu paraisses avoir du talent; moyennant quoi, tu auras vraiment richesse, force et talent. Joue le grand jeu. Tu es sur une scène. Pas de trouble, pas d’hésitation… du toupet, et on t’applaudira. Cote-toi toi-même si tu veux qu’on te cote. Enfin, à tout prix, coûte que coûte, il faut que tu paraisses…» Voilà pourquoi, mademoiselle, sur mes cartes de visite j’habite 55, faubourg Saint-Honoré.
Et comme pour ponctuer cette tirade, Anatole Ségalens incrusta sous son arcade sourcilière droite le monocle avec lequel il jouait.
– Il me reste, reprit-il, à vous exposer, mademoiselle ma voisine, quel genre de service j’ose attendre de votre bonté…
– Le voici… je suis sur le point d’entrer à l’Informateur, le plus beau journal de Paris. Se fiant à mon huit-reflets… ne vous effrayez pas, mademoiselle, je veux dire: mon chapeau… se fiant donc à ma cravate, à mes bouts vernis, à mes gants, à tout ce que je parais, le directeur de ce journal veut faire de moi un reporter mondain, et, pour me mettre à l’essai, il m’envoie ce soir assister à une grande fête qui sera donnée par M. le baron Gérard d’Anguerrand, en son hôtel de la rue de Babylone. Or, mademoiselle, le moindre gardénia pour la boutonnière, s’il sort d’un bon fleuriste…
– N’allez pas plus loin, j’ai compris!
Vous êtes adorable, fit le jeune homme en s’inclinant, très ému. Ah! je vous avais bien devinée, ajouta-t-il en se levant. Lorsque, parfois, dans l’escalier, je vous ai rencontrée sans que vous m’ayez remarqué, j’ai tout de suite vu sur votre visage les signes de la bonté la plus noble. Aussi bonne que belle! Et belle… oh! je vous jure, comme jamais dans mes rêves…
– Monsieur, dit Marie Charmant, voulez-vous choisir votre gardénia?
Elle s’était levée. Son sein palpitait. Une indicible dignité nuancée de tristesse et d’amertume s’était étendue sur son fin visage où se jouait encore un reste de moquerie enjouée. Anatole Ségalens s’était arrêté court, tout interdit.
– Monsieur, reprit la bouquetière en baissant les yeux, parce que je ne suis qu’une pauvre fille des rues, vous pensez qu’il vous est permis de parler de choses que je ne veux pas entendre. Vous m’infligez une cruelle humiliation…
– Mademoiselle!… balbutia le jeune homme, qui devint très pâle et s’inclina si bas, qu’en vérité l’on eût dit qu’il s’agenouillait.
– Allons, dit-elle avec plus de gaieté, choisissez votre gardénia…
– Un mot, mademoiselle, dit Ségalens avec une sorte de fierté. J’accepte votre aumône, et, pour la mériter, j’ai fait devant vous ce que je n’eusse pas fait devant un ami vieux de vingt ans: j’ai raconté le secret de ma pauvre existence. Je vous ai parlé… pourquoi? par quelle force? je l’ignore… je vous ai parlé comme à une amie en qui on a mis toute sa confiance. Maintenant, mademoiselle, voulez-vous me dire que vous ne m’en voulez pas… de quelques mots, qui, malgré moi… sont montés de mon cœur à mes lèvres… et que… nous sommes amis?…
Il y avait des larmes dans la voix de ce grand beau garçon de si fière allure, de gestes si respectueux, de regard si candide; et ce qu’il venait de dire de sa pauvreté s’accentuait, devenait plus touchant dans le contraste de la mise très élégante qu’il portait avec une grâce très cavalière.
Un soupir gonfla le sein de Marie Charmant. Elle se détourna en tremblant un peu.
Puis, tout à coup, avec un sourire malicieux:
– Je vais vous choisir votre gardénia… Ne faisons pas de chiqué, voulez-vous? Et nous serons amis.
– Du chiqué! songea le jeune homme. Du chiqué! Où diable prend-elle ces expressions? Comment cette merveilleuse créature, qui est la distinction incarnée, a-t-elle pu ramasser au ruisseau les scories de l’argot parisien?… Qui donc l’a élevée?…
Déjà Marie Charmant fouillait dans un panier où de précieuses fleurs de serre, la tige emmitouflée d’ouate, agonisaient côte à côte. Ses doigts délicats voltigèrent un instant parmi ces êtres graciles et fragiles, avec des caresses attendries. Puis elle se retourna vers Anatole Ségalens, et, en bouquetière experte, d’un geste rapide, d’un tour de main à peine saisissable, elle épingla le gardénia à la boutonnière du jeune homme.