Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu’il allait faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne.
À force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation pour son corps, il se souvint que, ce jour-là même, quelques membres de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils déjeunaient après le massage. Il s’habilla donc rapidement, espérant que l’étuve et la douche le calmeraient, et il sortit.
Dès qu’il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit, les derniers restes de l’été.
Tout le long des boulevards, c’était une pluie épaisse de larges feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles tombaient, à perte de vue, d’un bout à l’autre des larges avenues entre les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient d’être séparées des branches par le tranchant d’une fine lame de glace. Les chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient, pour quelques heures, aux allées des forêts au début de l’hiver. Tout ce feuillage mort crépitait sous les pas et s’amassait, par moments, en vagues légères, sous les poussées du vent.
C’était un de ces jours de transition qui sont la fin d’une saison et le commencement d’une autre, qui ont une saveur ou une tristesse spéciale, tristesse d’agonie ou saveur de sève qui renaît.
En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il allait pénétrer sa chair après ce passage dans l’air glacé des rues fit tressaillir le cœur triste d’Olivier d’un frisson de satisfaction. Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille l’écharpe légère qu’un garçon lui tendait et disparut derrière la porte capitonnée ouverte devant lui.
Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d’un foyer lointain, le fit respirer comme s’il eût manqué d’air en traversant une galerie mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre crépu, vêtu seulement d’une ceinture, le torse luisant, les membres musculeux, s’élança devant lui pour soulever une portière à l’autre extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée, silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d’en haut, par la coupole et par des trèfles en verres colorés, dans l’immense salle circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences décorées à la mode arabe.
Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas graves, sans parler ; d’autres étaient assis sur des banquettes de marbre, les bras croisés ; d’autres causaient à voix basse.
L’air brûlant faisait haleter dès l’entrée. Il y avait là-dedans, dans ce cirque étouffant et décoratif, où l’on chauffait de la chair humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes cuivrées, quelque chose d’antique et de mystérieux.
La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa. Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s’y croyait sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la musculature discutée de tous les hommes forts de Paris.
« Bonjour, Bertin », dit-il.
Ils se serrèrent la main ; puis Landa reprit :
« Hein, bon temps pour la sudation.
— Oui, magnifique.
— Vous avez vu Rocdiane ? Il est là-bas. J’ai été le prendre au saut du lit. Oh ! Regardez-moi cette anatomie ! »
Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la vigueur humaine.
Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.
Ils s’assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue et le jet subit des douches. Un clapotis d’eau continu, parti de tous les coins du grand amphithéâtre, l’emplissait aussi d’un bruit léger de pluie.
À tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s’approchait pour leur serrer la main. C’étaient le gros duc d’Harisson, le petit prince Epilati, le baron Flach et d’autres.
Rocdiane dit tout à coup :
« Tiens, Farandal ! »
Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne.
Landa murmura :
« C’est un gladiateur, ce gaillard-là ! »
Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin :
« Est-ce vrai qu’il épouse la fille de vos amis ?
— Je le pense », dit le peintre.
Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet endroit, fit passer dans le cœur d’Olivier une affreuse secousse de désespoir et de révolte. L’horreur de toutes les réalités entrevues lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu’il lutta pendant quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.
Puis il se leva.
« Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage. »
Un Arabe passait.
« Ahmed, es-tu libre ?
— Oui, Monsieur Bertin. »
Et il partit à pas pressés afin d’éviter la poignée de main de Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.
À peine resta-t-il un quart d’heure dans la grande salle de repos si calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d’un parterre de plantes africaines et d’un jet d’eau qui s’égrène au milieu. Il avait l’impression d’être suivi, menacé, que le marquis allait le rejoindre et qu’il devrait, la main tendue, le traiter en ami avec le désir de le tuer.
Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes. Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait d’un trottoir à l’autre sous les poussées plus vives de la brise grandissante.
Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de vent qui semblait venir de la Madeleine s’engouffra dans le boulevard.
Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l’attendre, se soulevèrent à son approche. Elles couraient devant lui, s’amassant et tourbillonnant, s’enlevant en spirales jusqu’au faîte des maisons. Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s’envolait, qui s’en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés.
Bertin songeait : « Que vais-je devenir ? Que vais-je faire ? Où vais-je aller ? » Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.
Un kiosque à journaux attira son œil. Il en acheta sept ou huit, espérant qu’il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou deux.