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« Ah ! Celui qui a inventé cette existence et fait les hommes a été bien aveugle, ou bien méchant…

— Olivier, je vous en supplie… si vous m’avez jamais aimée, taisez-vous… ne parlez plus ainsi. »

Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même qu’elle avait l’air aussi d’une mourante, et il se tut.

Elle s’assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit sa main étendue sur le drap :

« Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et pensez à moi comme je pense à vous. »

Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, joints l’un à l’autre par le contact brûlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites secousses, cette main fiévreuse qu’elle tenait, et il répondait à ces appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur disait quelque chose, évoquait une parcelle de leur passé fini, remuait dans leur mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. Chacune d’elles était une question secrète, chacune d’elles était une réponse mystérieuse, tristes questions et tristes réponses, ces « vous en souvient-il ? » d’un vieil amour.

Leurs esprits, en ce rendez-vous d’agonie, qui serait peut-être le dernier, remontaient à travers les ans toute l’histoire de leur passion ; et on n’entendait plus dans la chambre que le crépitement du feu.

Il dit tout à coup, comme au sortir d’un rêve, avec un sursaut de terreur :

« Vos lettres ! »

Elle demanda :

« Quoi ? Mes lettres ?

— J’aurais pu mourir sans les avoir détruites. »

Elle s’écria :

« Eh ! Que m’importe. Il s’agit bien de cela. Qu’on les trouve et qu’on les lise, je m’en moque ! »

Il répondit :

« Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon secrétaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre et les jeter au feu. »

Elle ne bougeait point et restait crispée, comme s’il lui eût conseillé une lâcheté.

Il reprit :

« Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me tourmenter, m’énerver, m’affoler. Songez qu’elles tomberaient entre les mains de n’importe qui, d’un notaire, d’un domestique… ou même de votre mari… Je ne veux pas… »

Elle se leva, hésitant encore et répétant :

« Non, c’est trop dur, c’est trop cruel. Il me semble que vous allez me faire brûler nos deux cœurs. »

Il suppliait, le visage décomposé par l’angoisse.

Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha vers le meuble. En ouvrant le tiroir, elle l’aperçut plein jusqu’aux bords d’une couche épaisse de lettres entassées les unes sur les autres ; et elle reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l’adresse qu’elle avait si souvent écrites. Elle les savait, ces deux lignes – un nom d’homme, un nom de rue – autant que son propre nom, autant qu’on peut savoir les quelques mots qui vous ont représenté dans la vie toute l’espérance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites choses carrées qui contenaient tout ce qu’elle avait su dire de son amour, tout ce qu’elle avait pu en arracher d’elle pour le lui donner, avec un peu d’encre, sur du papier blanc.

Il avait essayé de tourner sa tête sur l’oreiller afin de la regarder, et il dit encore une fois :

« Brûlez-les bien vite. »

Alors, elle en prit deux poignées et les garda quelques instants dans ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant il y avait des choses diverses là-dedans, en ce moment, des choses finies, si douces, senties, rêvées. C’était l’âme de son âme, le cœur de son cœur, l’essence de son être aimant qu’elle tenait là ; et elle se rappelait avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes, avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d’adorer quelqu’un, et de le dire.

Olivier répéta :

« Brûlez, brûlez-les, Any. »

D’un même geste de ses deux mains, elle lança dans le foyer les deux paquets de papiers qui s’éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, elle en saisit d’autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, puis d’autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.

Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout, attendant, regardant la flamme presque étouffée ramper sur les côtés de cette montagne d’enveloppes. Elle les attaquait par les bords, rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s’éteignait, reprenait, grandissait. Ce fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de lumière ; et cette lumière illuminant cette femme debout et cet homme couché, c’était leur amour brûlant, c’était leur amour qui se changeait en cendres.

La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante de cette flambée, elle aperçut son ami, penché, hagard, au bord du lit.

Il demandait :

« Tout y est ?

— Oui, tout. »

Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette destruction un dernier regard et, sur l’amas de papiers à moitié consumés déjà, qui se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de rouge. On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du cœur même des lettres, de chaque lettre, comme d’une blessure, et elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une traînée de pourpre.

La comtesse reçut dans l’âme le choc d’un effroi surnaturel et elle recula comme si elle eût regardé assassiner quelqu’un, puis elle comprit, elle comprit tout à coup qu’elle venait de voir simplement la cire des cachets qui fondait.

Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant doucement sa tête, la remit avec précaution au centre de l’oreiller. Mais il avait remué, et les douleurs s’accrurent. Il haletait maintenant, le visage tiraillé par d’atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir qu’elle était là.

Elle attendait qu’il se calmât un peu, qu’il levât son regard obstinément fermé, qu’il pût lui dire encore une parole.

Elle demanda, enfin :

« Vous souffrez beaucoup ? »

Il ne répondit pas.

Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer à la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux des yeux éperdus, des yeux fous.

Elle répéta terrifiée :

« Vous souffrez ?… Olivier ! Répondez-moi ! Voulez-vous que j’appelle… Faites un effort, dites-moi quelque chose !… »

Elle crut entendre qu’il balbutiait :

« Amenez-la… vous me l’avez juré… »

Puis il s’agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsée et grimaçante.

Elle répétait :

« Olivier, mon Dieu ! Olivier, qu’avez-vous ? Voulez-vous que j’appelle… »

Il l’avait entendue, cette fois, car il répondit :

« Non… ce n’est rien. »

Il parut en effet s’apaiser, souffrir moins, retomber tout à coup dans une sorte d’hébétement somnolent. Espérant qu’il allait dormir, elle se rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait plus, le menton sur la poitrine, la bouche entrouverte par sa respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls, ses doigts s’agitaient par moments, malgré lui, avaient des secousses légères, que la comtesse percevait jusqu’à la racine de ses cheveux, dont elle vibrait à crier. Ce n’étaient plus les petites pressions volontaires qui racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes les tristesses de leurs cœurs, c’étaient d’inapaisables spasmes qui disaient seulement les tortures du corps.